Joe Vitterbo, la conversation

*Tu viens de sortir un disque de beats et de samples, strictement hip-hop, référencé soul et 90’s, c’est pour toi la période la plus importante du rap US ?

Je te le disais tout à l’heure, c’est en tout cas celle avec laquelle j’ai grandi et celle qui continue à me servir de référence. J’ai eu plus de mal avec la décennie suivante, je ne me suis plus retrouvé ni dans les prods, ni dans le bizness qui avait définitivement pris le dessus, ni dans le folklore qui allait avec. Pendant longtemps j’ai arrêté d’être curieux, je m’y suis un peu remis.

C’est peut-être de la nostalgie, mais j’aime le son et le groove des 90’s, même si tout n’est pas à garder bien sûr. J’aime aussi l’ambiance et l’esprit, même les gangstas avaient l’air plus cools à l’époque… C’est simplement aussi parce que je suis un adepte de la funk, de la soul et du jazz. Et j’aime quand des trucs super smooth se mettent à sentir le trottoir et à devenir poisseux. Il y avait une atmosphère, une moiteur, qui me parlent plus que la froideur des sons de synthés et de rythmiques qui dominent souvent aujourd’hui.

C’est vers ce genre d’ambiances que j’ai eu envie de retourner avec Sometimes You Have To Stick With The Old School Ways. Parce que c’est vrai, je crois que parfois il faut savoir en revenir aux fondamentaux. Et en ce qui me concerne, ce sont ceux-là, en tout cas en matière de hip-hop.

*C’est une odyssée à travers les âges ce disque ; quels groupes de rap ont été marquant pour toi ? Tu te souviens de tes premiers souvenirs ‘rap’ ?

On va y aller chronologiquement… Mes premiers vrais souvenirs concernant le hip-hop sont liés à Actuel, que lisaient mes parents. C’est Bizot qui le dirigeait, le même qui a fondé Radio Nova. Je pense que c’est le seul magazine dans les années 80 qui parlait de Zulus, du terrain vague de la Chapelle, de Dee Nasty et Lionel D… Mon école à moi, c’était plutôt le rock alternatif, j’étais gamin et j’étais loin de Paris mais ça me parlait, j’étais curieux de ça. Il y a aussi eu des trucs comme le Walk This Way de Run DMC avec Aerosmith. Puis en 90 est sorti la compilation Rapattitude avec NTM, Assassin, Saï Saï, EJM… Je l’avais achetée pour la pochette avec le graff de Mode 2 ! En 91, c’est le bouquin Paris Tonkar qui me met une baffe. A l’époque c’est le graffiti plus que le rap qui m’attire vers le hip-hop…

En 92, les Beastie Boys sortent l’album Check Your Head… Ce disque est une des pierres angulaires de ma discothèque. Il m’a ouvert l’esprit et totalement décomplexé. Grâce à cet album, j’ai osé assumer mon goût pour le rap autant que pour le rock, puis m’ouvrir à d’autres choses, sans plus vraiment me soucier de quelconques barrières de styles ou de tribus. Pour en rester au rap et pour citer des noms, en France ce sont les classiques qui m’ont marqué : NTM, Assassin, IAM puis La Cliqua, Fabe… Aux État-Unis, à part les Beastie, ça a d’abord été des groupes comme Cypress Hill ou House Of Pain. Jump Around, le genre de truc auquel un rocker peut adhérer sans craintes, DJ Muggs avait tout compris ! Puis A Tribe Called Quest, The Roots, Gangstarr, le Wu pour rester sur les plus connus… Plutôt la côte Est, en tout cas j’ai jamais été trop fan du gangsta-rap. A la fin des années 90, Rawkus a sorti une belle série avec The High and Mighty, Blackstar, Pharoahe Monch… Enfin en 2000, Dilated Peoples sortent The Platform. Un album dans lequel je me replonge toujours très régulièrement, la boucle est bouclée.

*Il y a beaucoup de scratches sur ce disque, quels sont tes scratcheurs favoris ?

DJ Babu de Dilated Peoples, DJ Premier, Shadow, Cut Chemist, plein d’autres… J’aime quand le scratch est au service du beat, qu’il est musical et groovy en évitant d’en faire des caisses.

*Le scratch est tombé en désuétude, non ? Tu voulais le réhabiliter ?

Je ne pense pas qu’il soit tombé en désuétude, la scratch-music aurait même tendance à être partout en ce moment. C’est dans les albums de rap que ça s’est fait plus rare, et ça, effectivement, ça me manque. Les MCs ont fini par squatter seuls le devant de la scène et les DJs se sont dirigés vers d’autres trucs, ont fait évoluer les techniques. Au final, ça a donné naissance à de nouveaux outils et à un nouveau courant.

En ce qui me concerne, j’en suis resté à la platine Technics MK-2 et je suis loin d’être un scratcheur hors-pair, j’ai mis des plombes à enregistrer, sélectionner et éditer mes parties sur le disque, je l’avoue ! Mais j’en avais vraiment envie et je me suis fait plaisir en donnant même parfois au scratch le rôle de soliste sur certaines instrus. Encore une fois, ça fait partie des Old School Ways, je ne pouvais pas y échapper…

*Comment tu as fabriquer ce disque, techniquement, du début à la pochette ?

En terme de production, j’ai fait ce disque avec mon sampler S2000, toujours en pleine forme. Par contre j’ai mis de côté l’Atari pour y préférer un ordi avec une light-edition d’un logiciel fourni gratos avec ma petite carte son. Plus ma platine vinyle, un clavier pour le midi ou pour certaines basses et un bon casque. Le minimum nécessaire, du matériel simple à maîtriser. J’ai passé beaucoup de temps dessus, je me suis plongé dedans. Outre la recherche de samples qu’on évoquait tout à l’heure, j’adore passer des heures à construire des beats, à choisir mes sons de rythmiques. Je me suis aussi acharné sur le mix, j’avais envie d’aller le plus loin possible seul, vers le son que je voulais entendre et au final j’ai beaucoup appris. Ensuite j’ai embarqué mon ordi et ma carte son en studio et j’ai passé 2 ou 3 jours à réécouter et peaufiner tout ça avec l’aide de Bichon Nivot. J’ai confié le mastering à Brice Marin. Les deux sont des amis, je suis resté en famille.

Parallèlement, j’ai travaillé l’aspect visuel à partir d’une de mes photos, que j’ai adaptée pour pouvoir en faire un tirage en sérigraphie, une technique d’impression finalement proche du pochoir. Je voulais sortir l’album dans une première édition limitée, j’ai donc commandé des pochettes vierges que j’ai sérigraphiées à la maison, puis j’ai assemblé et plié tout ça. J’attache de la valeur aux objets, je trouve important de me soucier de ma pochette quand je décide de fabriquer un disque. Pour moi c’est un tout, ça fait partie du processus de création.

 

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