Éric Antoine ou le passage au collodion humide

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Atypique ambrotypiste

 

On a connu Éric Antoine en tant que Photographe Célèbre, ça semble être un personnage révolu, et résolu. Le temps du changement, les vicissitudes de la vie, le tout conjugué avec quelques aléas l’ont forcé à se tourner vers un nouvel horizon.

Il a choisi la photographie, celle au collodion, qui permet de fabriquer des ambrotypes. Il nous en présente dix, et nous fournit quelques explications.

 

*Comment tu as entendu parler de l’ambrotype ? Qu’est-ce qui t’a interpellé dans cette technique ?

Je pense que la première fois où j’en ai entendu parler, c’était à la fin des années 90, quand j’essayais d’acheter des Polaroid SX-70. J’allais à une bourse photo à Strasbourg, et il y avait à vendre des très vieilles chambres et des union case, ce sont des petites boites en bois, en cuir ou en métal, qui contiennent un ambrotype ou un ferrotype. On y trouve généralement une photo d’un soldat à la guerre de sécession, ou de sa bien aimée. J’ai trouvé ça complètement incroyable, pour moi c’était une technique lointaine, que plus personne ne pouvait pratiquer.

Et comme pas mal de monde, j’ai vu le documentaire National Geographic sur un ambrotypiste, qui fait des photos de cow-boys, je vais te retrouver le nom tout de suite… Robb Kendrick ! J’ai vu ce docu début 2000 et ça m’a vraiment marqué. Il se promène avec son camping-car, à travers les États-Unis et il fait des photos des cow-boys, comme dans le temps.

Peu après, à Art Basel, j’ai vu une photo d’Edouard S. Curtis, c’était une plaque, la même technique, mais avec de l’or, ça s’appelle l’orotone d’ailleurs. Quand je l’ai eue entre les main, je me suis dit : « Il faut essayer de faire ça. »  Et puis un jour, un gars m’a proposé de faire un stage à Paris, et pendant deux heures, il m’a expliqué brièvement les grandes lignes de l’ambrotype. J’ai mis près de trois ans à vraiment perfectionner ma technique. Au début, tu as juste envie d’avoir une image sur du verre, réalisée avec une chimie qui tu as préparée. Et petit à petit, tu veux une image plus propre, tu maîtrises les artefacts, les défauts et les petits aléas.

Tout ça, c’est aussi lié à une période, et une nécessité à changer ma vie, et ma manière de faire les choses. Un désir de prendre à nouveau le temps, de vivre à la campagne, vivre avec les saisons, la nature ; et le collodion s’adapte parfaitement à ce cadre. A un moment où j’avais besoin de me retrouver, recentrer ma vie sur des choses essentielles, cette technique a eu un effet thérapeutique et elle fait  partie intégrante de mon quotidien aujourd’hui. Elle a rempli un vide. La pratique du collodion humide en dit beaucoup sur son utilisateur. C’est un engagement quasi-politique, un parti pris, contre le monde moderne et sa rapidité, contre la sur-consommation, et surtout les images interchangeables.

 

*Quel matériel est nécessaire pour la prise de vue ?

En terme de prise de vue, tu pourrais utiliser n’importe quoi. C’est à dire que si tu transformes tes boîtiers, tu peux utiliser un Holga, un Nikon FM2, une chambre du 19ème siècle, l’appareil de ton grand-père ou un sténopé. Tu peux tout utiliser, de toute façon la photographie, on la diabolise totalement, tout le monde est persuadé que c’est très difficile. Si tu apprends les bases de la photographies anciennes, la photographie argentique, c’est très simple et tu peux faire plein de choses.

Je me souviens quand on bossais dans les magazines ensemble, on avait peur d’acheter 200 mètres de pellicules et de faire les rouleaux nous-même, pourtant c’est tellement bidon comparé à ce que ce que je fais maintenant ! À l’heure actuelle, on dramatise tout, ce qui prend plus de deux minutes est un drame.

 

*Tu as dû te replonger dans tes vieux cahiers de chimie pour te perfectionner ?

J’ai été un peu obligé de reprendre les bases de chimie, après c’est orienté photo. Avec mon collègue Julien [Félix, associé d’Éric au sein des Ambrotypistes Associés – ndlr], on lit pas mal d’anciens manuels de chimie, des traités de photographie du 19ème siècle, où les gens prenaient des notes pour apprendre à faire du daguerréotype, du calotype, des ambrotypes, du collodion humide, ou du collodion sec. Il faut réapprendre des bases en chimie, mais ça vient vite. J’ai eu une situation à un moment dans ma vie où j’ai été obligé de m’enfermer et de faire l’ermite, j’en ai profité pour apprendre quelque chose à fond, j’ai fait ça, et maintenant il est temps de l’utiliser pour autre chose.

 

*Tu peux nous faire un topo de la prise de vue à la plaque de verre ?

Pour la prise de vue, j’utilise des chambres photographiques du 19ème, et  début 20ème, pour leur coté pratique. Je fais principalement du 18 x 24 cm, ou du 21 x 27 cm, du grand format ; j’achète du verre que je découpe, ensuite, j’applique le collodion, qui est une sorte de vernis. La base des techniques anciennes, c’est d’abord la recherche d’une surface d’accueil pour l’argent, c’est pour ça que ça s’appelle de l’argentique.

Le collodion est mélangé avec des sels, du cadnium, du potassium, ça dépend des pays et des recettes ; ensuite, on va sensibiliser la plaque dans du nitrate d’argent, et faire une prise de vue qui durera entre 1 et 30 secondes. Il faut révéler la photo dans les 15 minutes qui suivent, donc on est obligé de se balader avec un labo.

L’image apparaît instantanément en négatif, qui est aussi un positif quand tu mets l’image sur un fond noir. En fait, les nuances de gris, c’est du fer et il n’est pas complètement transparent, du coup quand on présente ces plaques, peintes au dos et vernies, ça devient un positif. C’est ce qu’on appelle un ambrotype.

 

*Ça te paraissait important de faire quelque chose que très peu de personne pratique ?

Non, c’est juste que j’ai toujours fait beaucoup de photo argentique… J’ai bossé dans le skateboard pendant longtemps, ça a été un milieu très créatif, moins maintenant, au niveau de la photo. On essayait toujours de faire quelque chose de nouveau, de nouvelles techniques. D’un article sur l’autre, je faisais mes photos d’ambiance avec un appareil différent, avec du demi-format, des tirages qui bavent, ou plus propres.

Tu apprends, et au bout d’un moment tu arrives à faire du papier albuminé, du papier salé, du palladium, du cyanotype, des trucs plus compliqués. Ça n’était pas volontaire de faire quelque chose que personne ne fait, d’ailleurs, je me suis rendu compte assez tard que personne ne faisait ça.

Aujourd’hui, des gens me contactent pour me rencontrer, parce que je fais ça, et je retrouve quelque chose que j’ai connu au début du skate. Quand on croisait un mec dans la rue, le simple fait d’avoir des chaussures de skate, le mec te parlait, il t’invitait à dormir chez lui, sa grand-mère te faisait à manger. On n’est pas beaucoup, donc on se reconnaît. Tu as une identité par une pratique, et plus il y a de monde qui va la pratiquer, plus tu seras un individu parmi tant d’autres. L’ambrotype, il doit y avoir 300 personnes au monde qui font ça régulièrement, dont 200 aux États-Unis.

Les gens qui le font tous les jours, tu les comptes sur les doigts d’une main. Donc quand tu croises un pratiquant, il sait qui tu es, il t’invites à manger, il te parle pendant des heures, et tu feras des photos avec lui. C’est exactement comme en 89, quand je rencontrais quelqu’un qui faisait du skate. Je revis à 37 ans ce même truc, sauf que mes copains ont 50 ans, voire 82 ans, comme ce monsieur André Darmon de Bretagne à qui je parlais aujourd’hui qui est expert en photographie ancienne, égyptologue et pianiste…

 

*La pratique du tirage te manquait à cause du numérique ?

Je n’ai jamais arrêté de faire des tirages depuis le jour où j’ai commencé la photographie ! Et depuis la première heure, je suis un militant anti-numérique. Je l’ai utilisé dans mon travail, parce que tu n’as pas le choix, et que c’est un très bon outil, mais je n’aime pas faire du numérique. Je ne prends pas de plaisir, et je n’aime pas l’esthétique du numérique. Je n’ai toujours pas changé d’avis, et je n’ai jamais cessé de passer du temps dans mon laboratoire.

 

*L’ambrotype, c’est de l’artisanat ou de l’art ?

C’est une bonne question, aux États-Unis, j’ai l’impression qu’ils n’ont pas cette distinction, ils ont le fine art, où ils fourrent tous les espèces de geeks qui font des nus et des paysages très difficiles à faire mais sans forcément un discours de fond…On vit à une époque ou le beau et le simple ne suffisent plus, c’est évident.  Pour le moment, je me considère comme un artisan, mais petit à petit cette technique m’a donné des idées de projets artistiques, d’utilisations nouvelles.

C’est un objet de par sa composition, son coté organique, et c’est artisanal. C’est un objet qui est beau. Un ambrotype raté est beau. Un ambrotype, c’est onirique, ça colle avec ma photographie qui est plutôt romantique et même si je compose de façon moderne, ça reste simple et ça ressemble fort à des choses déjà faites. Dans l’art, on n’aime pas trop les choses déjà faites…

 

*Tu me disais aussi que tu avais envie de démocratiser cette pratique…

Le collodion humide est à l’heure actuelle principalement, je dis bien principalement, utilisé par des geeks qui sont bloqués dans la technique, qui ont juste envie de faire la plaque parfaite, avec l’éclairage et la netteté nickels. Ils sont bloqués dans la technique, ils vont photographier des gens avec des haut de forme et des petites lunettes rondes ; on a tendance à avoir envie de le faire, de reproduire les gestes de nos ancêtres, c’est une esthétique qui fonctionne avec cette technique, mais ça ne m’intéresse pas trop.

J’ai  envie qu’on l’utilise comme un autre type de photographie, pour faire une pub de voiture, de la photo de mode, que des gens viennent dans mon studio pour se faire tirer le portrait, de faire des petits union case que les gens porteraient sur eux. J’ai envie de motiver les gens à avoir cinq photos et pas 5 000. Une photo qu’ils garderont dans leur poche toute l’année. J’aimerais que les gens reviennent à moins de consommation photographique, mais de meilleure qualité.

J’aimerais bien re-démocratiser cette technique, lancer une chaîne d’ambrotypistes dans toutes les grandes villes, que ce soit à nouveau dans les mœurs. J’ai envie que ce soit un outil et de l’utiliser correctement, car quand tu vois ce qu’en font les gens, c’est dommage. C’est tellement beau, il y a un coté romantique et vaporeux, étrange, et quand tu vois des gens qui font toute leur vie des portraits serrés, flashés, en studio, et qui regardent à la loupe si l’iris est bien nette, ça ne m’intéresse pas.

*Dans quelle direction tu souhaites aller avec cette technique ?

Des gens ont commencé le collodion avec comme unique but de faire la plus grande plaque, juste pour en foutre plein la vue, et se baigner dans le produit, ça n’a aucun intérêt pour moi. Personnellement, je veux que ça reste pratique, d’être sur la place d’un village et de faire 15 photos dans la journée. C’est ça qui est important pour moi. J’ai passé ma vie à faire des négatifs de 2,4 sur 3,6 centimètres, là j’en fait de 21 sur 27 centimètres, et ces dingues qui font de très grands formats te diront : « C’est un peu petit tes trucs. »

J’aime les expos dans lesquelles il y a des photos de 10 sur 10 centimètres, où tu dois te pencher pour les regarder. J’aime prendre des ambrotypes dans les mains, et les regarder à la loupe, découvrir une grand-mère qui est cachée dans le fond sur les photos de famille. J’adore les photos de famille, c’est aussi une des raisons pour laquelle j’ai commencé. J’ai une grosse collection de photos de famille anciennes, et j’ai envie de faire des photos de famille au collodion, des petits formats.

Où j’ai envie de l’amener ? Pour l’instant, j’ai envie de l’utiliser dans les magazines, de faire une série mode, de travailler avec une marque qui mise sur authenticité. On vit tellement dans une époque où on fait du faux-vintage-Photoshop ! J’ai envie de faire culpabiliser ces gens qui font du faux vintage.

 

*Il y a un concours de celui qui a la plus grosse chez les ambrotypistes ?

Il y a vraiment un concours de qui a la plus grosse, si tu vas sur le forum des ambrotypistes, les mecs se montrent des objectifs, et celui qui a celui de 80 centimètres a tout le monde est à ses pieds. Et c’est pareil avec les tailles de plaque. C’est un phénomène américain.

En France, on a des très bons ambrotypistes, qui sont, par exemple, Isa Marcelli, qui est une nana que j’aime beaucoup. Elle a commencé la photo il y a quatre ans, et directement par les techniques anciennes. Elle a 50 ans, ses photos sont belles, ses plaques ne sont pas propres, ce n’est pas une technicienne, elle fait des tous petits formats, mais elle me parle beaucoup plus que tous les soi-disant masters du collodion, que tu ne peux pas remettre en question, car ils sont là depuis 30 ans. Ils font des grands formats, des photos parfaites, des photos que je serai bien incapable de faire, mais voilà, ils se la montrent et c’est vain. Il est temps de faire une photographie qui a un sens avec cette technique.

 

*Pour toi, l’ambrotype, c’est un nouveau moyen d’avoir des souvenirs

C’est assez marrant parce que j’ai toujours utilisé la photographie pour me souvenir. J’ai souvent dit que je faisais de la photographie parce que je n’ai pas de mémoire. Là, c’est fini, avec cette technique, je suis sorti de ça. Ce n’est plus une photographie instantanée, impulsive. C’est de la photographie réfléchie, c’est quelque chose que j’ai toujours un peu dénigré, qui ne m’a jamais trop intéressé, et pourtant, c’est mon nouveau projet.

J’aimerais avoir un labo dans ma voiture, et dès que je vois un endroit qui me plaît, je m’arrête et je prends la photo. Ça pourrait créer un souvenir, mais c’est une technique que j’utilise pour sublimer des choses que je vois.

 

*L’ambrotype, c’est pour sublimer les choses que tu vois, ou combattre ton anxiété ?

Je ne suis plus tellement anxieux. C’est évident que c’est une technique qui a occupé ma vie ces trois dernières années, en ce sens-là, ça combat mon anxiété. C’est une technique qui m’a sauvé la vie, littéralement. Mais je crois surtout que ça en ajoute, je ne vis quasiment que pour ça en ce moment, c’est à dire comme lorsque j’avais 16 ans, et que je rêvais de ce que j’allais faire en skate le lendemain.

Aujourd’hui, j’ai 37 ans, j’ai un peu grandi, et je rêve de comment je vais pouvoir enlever les vilaines tâches qui sont apparues sur ma plaque de la veille !

 

 

AMBROTYPISTES ASSOCIÉS
Éric Antoine
Julien Félix

 

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