The Black Angels, l’interview

« Nous sommes des gens étranges certes, mais nous ne sommes pas des hippies !! »

Il fallait cette news concernant The Black Angels, leur nouvel album à venir, un nouveau morceau en écoute, pour se rappeler que nous avions en stock une interview d’eux, bien sûr passée.
C’était en 2008, lors de leur tournée pour la sortie de l’album Directions to See a Ghost, ils avaient fait un stop à Paris, à la Maroquinerie. Si certains d’entres-vous étaient présents à ce concert, vous vous en souvenez sûrement, de ce qu’il s’est passé : c’était incroyable, un instant magique, pour ma part LE concert de l’année 2008. Il faut dire que leur musique est envoûtante, hypnotisante, sans doute tirée de la substantifique moelle d’expériences psychotropes peu orthodoxes, et quand ça prend, en concert, ça explose. Cette rencontre avait été agréable, sincère, nous avions parlé de musique, certes, mais aussi de politique…

Comment se passe la France pour vous ?
Stéphanie Bailey : Ça se passe très bien. Nous avons enregistré pour une émission de télé il y a deux jours.
Nate Ryan : Oui, Canal +, c’était vraiment bien. On a enregistré plusieurs chansons qui vont être diffusées tout au long de la semaine. On a été assez surpris que ça tombe sur nous mais on en est vraiment content.
SB : C’est seulement la deuxième fois que nous tournons en France, et nous ne sommes pas à plaindre… Le concert de ce soir est complet, je ne sais pas comment tous ces gens ont entendu parler de nous, nous sommes encore qu’un tout petit groupe.
NR : La première fois que nous sommes venus, c’était pour jouer en première partie de The Black Keys. Je pense que cette tournée a bien aidé à faire parler du groupe et toucher le bon public. Le bouche-à-oreille a certainement fonctionné par la suite.

Votre premier album a quand même connu un rapide succès, vous vous y attendiez ?
SB : Nous n’avions aucune attente particulière par rapport au succès ou même aux critiques que notre musique allait susciter. La seule chose qui était claire pour nous était le genre de musique et d’ambiance que nous voulions créer, ce que nous voulions en faire et les messages que nous voulions véhiculer. Ensuite le reste est essentiellement une question de plaisir à jouer ensemble.
NR : Il y a eu beaucoup de travail pour expérimenter notre son et le pousser le plus loin possible. L’ambition de toucher le plus de gens possible a certainement son importance dans cette démarche, même si nous n’avons pas décidé de jouer une musique facile à écouter.

Vous venez de parler de message, vos paroles sont assez engagées. Qu’est ce qu’il vous a poussé sur ce terrain ?
SB : C’est assez naturel, nous abordons simplement des sujets fondamentaux à nos yeux. Le fait est qu’il s’agit souvent de questions liées à la religion et la  politique, des questions mondiales prédominantes qui nous touchent tous, que nous le voulions ou non. Ces thèmes ressortent donc logiquement dans notre musique et dans nos paroles.
NR : Nous avons peut-être une façon de faire étrange, mais au niveau des paroles, le son vient en premier. Alex (Maas, le chanteur -ndlr) écrit la grande majorité des paroles, il trouve d’abord la tonalité vocale, le son et le phrasé, alors il structure le tout en ajoutant des mots. C’est seulement à ce moment-là que nous décidons ensemble du sens du message que nous voulons transmettre. En tant que groupe, ce partage d’idées est une étape primordiale.


Peu de groupe à succès se permettent cette implication…
SB : Oui, c’est vrai. Je pense que beaucoup de groupes mainstream font le choix délibéré de ne pas prendre ce risque pour éviter toute controverse. Mais on ne peut pas uniquement blâmer les groupes pour ce manque d’engagement, une grande partie du public d’aujourd’hui est apathique et veut juste écouter de la musique pour se divertir, sans se soucier du sens des paroles, du message, ou de quelconque engagement d’un groupe. C’est bien malheureux !! Nous ne fonctionnons pas de cette manière, j’aime quand la musique a une signification, avec un discours cohérent.

C’est donc une nécessité ?
SB : Pour nous oui, mais il existe tout un tas de chansons magnifiques qui ne sont pas engagées, qui fonctionnent principalement sur les émotions. D’ailleurs l’émotion est aussi une dimension essentielle de notre musique.
NR : SI tu as l’opportunité de charger ta musique d’un message, c’est un plus. Ce n’est pas forcément pour prêcher, car beaucoup de gens ne font pas attention à cette facette de la musique, mais pour ceux qui le font, ce n’est que mieux. .

Comment est ce que vous vous situez dans cette industrie de la musique du divertissement, vous avez parfois de mauvais retours dû à votre engagement ?
SB : Oh oui !! Surtout du Texas d’où nous sommes originaires. Après la sortie de notre premier album dans lequel nous avons des chansons contre la guerre en Irak, certaines personnes sont montées au créneau en prétendant que nous n’étions que des jeunes gens mal informés, qui ne savaient pas de quoi ils parlaient. Ce qui est totalement fou quand même…
NR : On nous a de suite collé l’étiquette de groupe politique. Le titre « The First Vietnamese War » a beaucoup fait parler. Sans même écouter les paroles il est clair que cette chanson est un parallèle fait entre la guerre du Vietnam et ce qu’il se passe aujourd’hui en Irak, ces gens ont essayé de nous décrédibiliser en racontant, à raison, que nous n’étions même pas nés à cette époque… (rires). Mais ça n’a rien à voir !! Alors pour tous ces gens, nous ne sommes qu’un revival des hippies des années 6O. Cette expérience a été l’occasion de découvrir que la plupart des gens qui écrivent pour la presse sont de grands idiots.
SB : (rires)

Ça vous fait quel effet de vous retrouver en face de telles personnes qui, qui plus est, sont vos critiques ?

NR : Aucun effet. Enfin c’est parfois dommage mais bon… Qu’est-ce qu’on peut y faire ? S’ils ne comprennent rien à notre musique, ils peuvent toujours aller se faire foutre. Quand tu fais quelque chose qui compte pour toi et que tu considères cette chose comme une forme d’art, que cette activité te remplit d’énergie mais qu’elle te permette aussi d’évacuer une frustration interne, alors tu n’as pas à te soucier de ce que les gens autour peuvent bien penser. Avec le temps, tu réalises vite que la moitié de ces gens sont des imbéciles et que seule l’autre moitié est capable de comprendre. Seul cet avis compte.

Justement, pensez-vous que la musique en tant que forme d’art puissent être subversive ?
SB : Définitivement oui. Elle l’a déjà été alors je ne vois pas pourquoi elle ne pourrait plus l’être.
NR : La musique ne sera jamais subversive dans le sens où elle pourrait déclencher des révolutions, mais elle est sûrement un élément qui peut l’accompagner. Prends l’exemple des chants révolutionnaires… J’ai parfois l’impression qu’il y a un besoin de changement latent en ce moment pour notre génération, dans le sens où nous sommes supposés apprendre des erreurs de nos parents et donc gagner en sagesse. Si un tel changement arrivait, ce serait bien que la musique puisse en être la bande son. En ce qui nous concerne, je ne sais pas si nous contribuons à cette envie de changement de manière active, la majorité des gens que nous connaissons où qui écoutent notre musique ont souvent la même opinion que nous, alors peut-être que nous ne sommes pas d’une grande utilité. Mais si nous pouvons inspirer ces gens qui ensuite peuvent parler de ces choses à leur entourage… ça peut faire effet boule de neige et dans ce cas-là, la mission est accomplie.
SB : Il existe aussi des gens pour qui la musique est un élément déclencheur, qui ne sont pas naturellement dans l’action partisane mais qui grâce à la musique vont pouvoir soutenir un discours engagé et sortir de la ligne silencieuse.

Vous jouez une forme de rock psychédélique moderne qui peut rappeler The Doors, est-ce que vous vous voyez comme des membres de cette scène hippie dont on parlait ?
SB : Je ne me considère vraiment pas comme une hippie !!
NR : Je pense aussi que nous ne sommes pas des hippies. D’ailleurs des groupes comme The Doors n’étaient eux-mêmes pas des hippies, Jim Morrison était vraiment un cinglé qui ne faisait pas que parler de paix et d’amour à longueur de journée, il était aussi obsédé par la face sombre de la nature humaine. Nous sommes des gens étranges certes, mais nous ne sommes pas des hippies !! (rires).
SB : Le mouvement hippie est né dans la scène artistique du San Francisco des années 68-69. Bien qu’à la base le mouvement avait de vraies revendications intelligentes, « Peace and Love » étant plutôt une bonne idée, il est vite devenu une belle connerie.

Que pensez-vous de cette petite guerre entre les vieux rockers et les hippies ?
SB : Je trouve ça bien rigolo, cela me fait penser à une relation frère et sœur qui ne peuvent pas s’empêcher de se chamailler mais qui évoluent quand même étroitement ensemble.
NR : Il me semble que ce mouvement fait partie de la scène dans laquelle nous évoluons, ou des groupes avec qui nous jouons : Brian Johnston Massacre, Black Rebel Motorcycle Club… Tous ces groupes mixent à la perfection le meilleur de ces deux scènes avec l’influence des années 60 et 70 en plus. Et puis les gens donnent un nom à tout mouvement bien après qu’il soit apparu. Le Punk Rock est devenu Punk Rock bien après son apparition et c’est uniquement au début que tous ces mouvements sont révolutionnaires et que l’énergie y est authentique. D’un point de vue musical, il s’agit plus pour nous de retourner à la base de ce qui a fait le son de cette époque et l’enrichir de nos influences plus modernes tels que Jesus and Mary Chains ou Spacemen 3.
SB : Ce mixage d’influence est un aspect très important de notre musique. Nous écoutons tous des choses différentes. Cela va de Bo Diddley à tout le vieux Delta Blues des années 20-30, en passant par Johnny Western, Jimmie Rodgers, Hawk Williams, The Raveonettes

J’ai entendu dire que vous aviez déjà commencé à écrire votre nouvel album. Est-ce que vous aller expérimenter de nouveaux terrains sonores ?
SB : Oui. Je pense que l’expérimentation sonore est une notion fondamentale pour un groupe, la meilleure façon de se renouveler et de ne pas s’ennuyer.
NR : Pour nous, c’est un processus naturel, ce n’est pas quelque chose dont nous devons nécessairement parler. En ce moment je suis dans une période ou j’ai envie d’essayer un son à la Roy Robinson, une touche des années 50 avec une couleur musicale organique. Nous ne pouvons pas trop en parler à l’heure actuelle car nous n’en sommes qu’aux prémisses mais tout s’annonce bien.

Parlons d’autre chose… Vous avez bientôt une échéance importante avec les élections présidentielles aux Etats-Unis, quel est votre regard sur ce qui se passe ?
SB : Pour l’instant il y a une forte division chez les démocrates qui se déchirent entre Obama et Hilary Clinton. Mc Cain lui, marque pas mal de points pendant ce temps-là. Cela va être intéressant de voir ce qu’il va se passer, mais quoi qu’il en soit j’espère que Mc Cain ne va pas gagner.
NR : Je me souviens d’il y a quatre, j’étais intimement persuadé que Bush n’avait aucune chance d’être réélu, que le peuple Américain allait faire preuve de sagesse, qu’il allait être capable d’entendre ce que le monde entier nous disait. Malheureusement ça n’a pas été le cas. Il y a parfois tant d’ignorance, de passivité, d’indolence ajouté au sentiment de peur avec lequel les médias et les pouvoirs politiques savent si bien jouer. C’est inquiétant.
SB : Ma grande mère est la personne la plus conservatrice de droite que je connaisse et elle m’a dit ne pas vouloir voter pour Mc Cain. Le fait qu’elle ne franchisse pas cette porte du côté obscur me remplit d’espoir.
NR : Je pense que Obama ferait un bon candidat. Même si Je ne fais confiance à aucun homme politique et que j’essaie de ne pas devenir cynique – c’est  peut-être plus une forme de réalisme que de cynisme d’ailleurs – ce gars semble être la meilleure option. J’espère seulement que tout va bien se passer pour lui car, dans notre pays, les personnalités qui tentent de changer certaines choses finissent souvent par se faire assassiner. Tu sais comment ça marche aux Etats-Unis… (rires bien crispés)
SB : Les pressions économiques sont énormes. Regarde la guerre en Irak, il y a des entreprises privées qui financent cette guerre, la suite logique voudrait donc que les prochains envois de masse dans ce pays soient des McDonald’s et autres Starbucks.

Est-ce que vous vous sentez faire partie de l’idéal de la culture américaine ?
SB : Il y a tant de diversité aux Etats-Unis maintenant que c’est plus compliqué que ça. Si tu parles de l’Américain moyen cloué au fin fond de son Texas natal, je ne ressens aucune similitude avec lui. Je pense qu’il est devenu obsolète de parler de culture américaine aujourd’hui, il y a tant de cultures et d’influences différentes dans ce pays…
NR : C’est vrai. Ensuite beaucoup de personnes vont voter selon des critères et surtout des promesses qui vont les concerner eux en premier chef ; le système d’éducation ou d’autres mesures et ça peut rester difficile dans ce cas d’intégrer une dimension internationale à son vote. Pour ma part je crois aux idéaux originaux de notre pays, c’est peut-être un peu idéaliste mais bon… Le problème est que beaucoup de ces fondamentaux ont été dérobés aux Américains et que plus personne ne s’en rend compte.
SB : L’idéal serait d’avoir un gouvernement central intelligent associé à des gouvernements locaux qui font bien leur boulot. Mais notre système s’est transformé en cette machine qui se brûle les ailes, le gouvernement peut faire tout ce qu’il veut sans même avoir de comptes à rendre et ça, ça me rend vraiment dingue.
NR : Le principe fondateur d’un gouvernement démocratique a été corrompu avec le temps, en conséquence et pour survivre, ces gouvernements ont besoin de plus de pouvoir et deviennent des sortes de parasites qui veulent tuer l’hôte. C’est exactement ce qu’il se passe, tout un système basé sur l’équilibre a doucement disparu. Puis soudainement est arrivé la peur avec le 11 septembre, et c’est en exploitant cette peur qu’ils ont enlevé des mains du peuple américains tout contrôle réaliste. Alors peu importe qui est derrière cet événement, si c’est une conspiration ou pas, mais nos dirigeants ont exploité cette peur, l’ont fait grandir pour justifier l’abolition de droits individuels sacrés.

Êtes-vous des optimistes avec tout ça ?
NR : Je suis un optimiste en plein doute.
SB : Je ne le suis pas, je suis une pessimiste paranoïaque (rires). Non, j’essaie de rester optimiste, mais parfois je perds pieds.
NR : Mon grand danger est le cynisme. Cela fait bien deux années que j’ai de grosses périodes cyniques et que je m’efforce de croire qu’un changement est possible. Mais j’ai vu tellement de gens retourner leurs vestes que c’est parfois difficile. Je veux quand même y croire, je FAIS le choix de continuer à y croire, comme je crois en l’amour.

Discographie
Albums :
Passover, 2006, Light in the Attic.
Directions to See a Ghost, 2008, Light in the Attic.
Phosphene Dream, 2010, Blue Horizon Records.
Eps :
The Black Angels (Light in the Attic, 2005 EP)
Black Angel Exit (Light in the Attic, 2008 EP)
Singles :
The First Vietnamese War b/w Nine Years (released August 21, 2006)
Better Off Alone b/w Yesterday Always Knows (released May 28, 2007)

The Black Angels sur Internet

http://www.myspace.com/theblackangels
http://www.theblackangels.com
http://www.lightintheattic.net