
Bon, je n’ai pas enregistré le passage où Mehdi explique qu’il trouve dans sa cave un magnétophone à bandes que son père utilisait. De là, sous les conseils avisés de Dee Nasty, Mehdi enregistre des sons, découpe les bandes, les recollent : le sampling était né !
L’interview qui suit commence le 17 mars 1992, Mehdi est sur scène avec Kery James, le reste est une longue histoire, semée de samples, d’embuches, d’anecdotes et de retournement de situations…
.
*Tu te souviens de la première fois où tu as rencontré Kery James ?
Oui, bien sûr ! Pour faire court, le premier que j’ai rencontré c’est Dee Nasty, qui a donné mon numéro de téléphone à Manu Key. Manu m’a appelé, il cherchait un DJ. On s’est rencontrés. C’était au tout début de l’année 1992. La première fois que j’ai vu Kery, c’était en première partie de Ministère A.M.E.R. à l’Espace Ornano, le 17 mars 1992. Manu m’avait dit : « Viens, tu seras DJ à ce concert. » Il y avait une DAT avec les morceaux, je faisais play/stop, et j’ai scratché. On n’avait pas répété, on ne se connaissait pas vraiment !
Une semaine plus tard, Kery est venu chez moi, et il m’a dit : « Quand est-ce qu’on commence à faire des morceaux ?! » Moi, je n’avais pas de matériel pour produire ; et Kery me précise : « Si tu veux être notre DJ, il faut que tu fasses des instrus… »
Là, j’ai eu un coup de chance incroyable : un pote du lycée, qui était en terminale, moi j’étais en seconde, était complètement choqué par le premier album de A Tribe Called Quest et il s’était acheté un S700, le deuxième sampler Akai qui a existé, pour essayer de faire des instrus. Ça coûtait très cher, je me souviens qu’un S950 valait 30 000 francs [4 500 euros environ - ndlr], c’était le prix d’une voiture ! C’était impossible pour moi de posséder un sampler, c’était un truc de pros, un truc d’Américains ! Et c’était compliqué à utiliser. Je me souviens qu’on était allés dans un magasin d’occasion à la porte de Clignancourt, et mon pote avait trouvé ce S700 pour 3 000 francs, c’était juste son budget ! Il l’a gardé une semaine, puis il m’a demandé si je le voulais, car il n’arrivait pas à s’en servir. Le fait de le brancher, rentrer de la musique dedans, c’était d’une complexité ! En plus, il fallait faire fonctionner le sampler en midi avec un ordinateur Atari. Midi, le système le plus complexe du monde pour un enfant de 14 ans ! Je pense que mon éveil est passé par là, car je me suis pris la tête pour le faire marcher, ce sampler. J’ai récupéré un Atari, acheté à un pote, avec 500 méga-octets dedans, et un jour, je ne sais pas par quel miracle, ça a marché ! ça devait être l’été 92, et à partir de là, du jour où ça a marché, je n’ai plus fait que ça. J’ai commencé à faire les instrus pour Ideal J ; la première session avec mes musiques, c’était pendant l’été 92, j’étais arrivé dans le groupe en mars…
.
*La rencontre avec Kery a été déterminante !
C’est Kery qui m’a mis le pied à l’étrier. Grâce à lui, je n’ai jamais arrêté, je n’ai jamais regardé en arrière. Avant ça, je faisais des instrus avec mes cousins, avec des platines, pour rigoler. Kery, lui, m’a dit : « La semaine prochaine, on a un studio pour enregistrer… » Il y avait même un ingénieur du son, il fallait que ce soit carré. Pour mes parents, c’était incompréhensible : j’avais 15 ans, j’allais dans un studio pour enregistrer. Il fallait que je débranche tout mon matériel et que je l’emporte, il fallait qu’un grand m’emmène en voiture, et je ramenais tout le soir, c’était incroyable ! Très vite, le mercredi après-midi, chez ma mère, il y avait six à huit personnes dans ma chambre, et on faisait des instrus, on faisait trois morceaux par jour ! Il fallait faire des instrus tout le temps, et c’est comme ça que je me suis perfectionné. Le premier disque, O’Riginal MC’s sur une mission, est sorti en 1996, il y a eu quatre ans de gestation. Avant ça, j’ai fait un maxi avec les Sages Poètes de la Rue, Different Teep, Les P’tits Boss et la musique du film Raï de Thomas Gilou, car j’avais un deal d’édition : c’est le premier job que j’ai eu, c’était en 94, et l’ingénieur du son c’était Étienne de Crécy !
Quand j’ai eu mon bac, je n’ai fait que de la musique avec Manu Key, Kery et Rohff, qui était d’abord danseur pour Ideal J, puis avec le 113. Le 113 avait un compositeur attitré à l’époque, qui était très fort mais un peu dilettante, et il y avait Mouch, qui est toujours là et qui bosse avec Rim’K.
Manu Key, Kery, Rohff et 113, on était toujours ensemble, on était la deuxième génération, après Les Little, Solaar, Assassin, Ntm et Ministère A.M.E.R., Lionel D et Dee Nasty, que l’on écoutait sur Radio Nova…
*Qui a fédéré cette scène ?
Cette scène est notamment née grâce à Mc Solaar et Jimmy Jay, qui ont fait les compilations Cool Sessions avec Moda et Dan. Moda et Dan qui avaient le magasin Tikaret, et avec l’argent qu’ils ont gagné avec leur compilation produite par Virgin, ils ont investi dans une console et un magnéto, et l’ont installé au sous-sol du magasin. Du coup on pouvait enregistrer quand on voulait.
Je me souviens que pour 150 francs [23 euros – ndlr], tu pouvais avoir le studio une journée pour toi tout seul ! On s’y retrouvait autour de 93 / 94, tout le monde s’y croisait, ce sont les prémices de la Mafia K’1 Fry, La Cliqua, Les Sages Poètes, Time Bomb… Peu ou prou, les 4 crews les plus importants du milieu des années 90, sans compter les Marseillais. Moda et Dan sont vraiment les parrains de la deuxième génération…
*Vous aviez conscience de ce qui était en train de se passer ?
On était tous à l’école ! Kery et moi allions à l’école, et les mercredi et samedi, on faisait du rap ! Il n’y avait pas de succès qui tienne. Il y avait Ntm, Iam et Solaar, et même s’il y en avait d’autres à cette époque, ils n’avaient pas de succès conséquent. Et même s’ils étaient signés dans des majors, tu le savais à peine, et ils ne vendaient pas des tonnes de disques. Les seuls qui faisaient parler d’eux, ils étaient assimilés à la scène rock indé : Ntm et Iam. Solaar a été très vite mis dans la case variét’. Ça n’était pas évident, pour le public et le grand public, que ces gens-là constituaient les prémices d’un truc qui allait exister ensuite.
On était vraiment jeune, et on avait peu de connaissant de l’industrie, au point que La Cliqua a commencé à presser ses disques, et par la même a inventé le rap indé ! À l’époque on disait l’autoproduction ! on disait l’autoprod’ ! Je me souviens de Brian [JR Ewing/Oeno pour les connoisseurs – ndlr] et Chimiste qui disaient : « ça n’est pas de l’autoprod’, c’est de la production indépendante ! C’est pas pareil… »
En 95, ils ont sorti le maxi Freaky Flow, ça remonte ! On peut les créditer d’avoir été les premiers à presser leur disque, au magasin LTD à Châtelet, à ce titre le boss de LTD est à créditer en tant qu’accoucheur de cette deuxième génération. Ensuite, avec Kery on a signé chez Arsenal, et par la même avec Universal. C’était en 98, Rocca a eu plus ou moins le même parcours.
*Quelles ont été les étapes importantes pour toi ?
Aller en studio et de se confronter à des ingénieurs du son. En 1994, quand j’ai fait la bande originale du film Raï, Etienne de Crécy était un ingénieur du son expérimenté à l’époque, il savait de quoi il parlait. Apprendre à produire, le savoir faire, ça n’est pas inné. Gamin, j’écoutais les disques de B.I.G, Big Daddy Kane ou Public Enemy, je ne les écoutais pas pour savoir où ils avaient mis la caisse claire et la grosse caisse, combien de mesures pour le couplet et le refrain, ça ce sont des choses que tu apprends au contact du studio et de l’enregistrement, ce sont des choses auxquelles je ne pense plus aujourd’hui, elles sont acquises.
Ensuite, il y a eu le maxi de Différent Teep et le premier album d’Ideal J, enregistrés à peu près en même temps. Et puis l’étape du deuxième disque, qui est souvent casse gueule. J’ai eu de la chance car entre le premier album d’Ideal J et le second, j’ai travaillé avec le 113 et Mc Solaar, ça m’a fait progresser rapidement. Quand on a fait Le combat continue d’Ideal J, je savais me servir à peu près d’une console, je savais ce que je faisais et je n’avais plus vraiment besoin d’être épaulé.








Un trackback
[...] se dit que DJ Mehdi t’a mis le pied à [...]