Rocé, la conversation… [archive]

Décrypteur d’une société paradoxale, ambiguë et lâche.

« Aujourd’hui, le point commun entre la France et les Usa, c’est que ce sont des pays coloniaux, qui ont construit leur capitalisme sur la peur de l’autre, le racisme et la misogynie. Ce sont des choses que j’essaie de combattre. Quand tu regardes le rap d’aujourd’hui, le rap de Skyrock, il y a de la misogynie, du sexisme, du racisme ; c’est pareil aux Usa, car le rap a été intégré à la culture populaire. Au début du Hip-Hop, il y avait beaucoup de filles qui allaient rapper à radio Nova, il y avait Lionel D qui était plus âgé et qui n’était pas noir, et ça ne posait de problème à personne, c’était intergénérationnel. Aujourd’hui, le rap qui a été rattrapé par les gros médias s’est enfermé dans des clichés et des fantasmes. Pour extrapoler, le rap c’est la culture du pauvre, alors en plus si le pauvre est métèque… Je vois un parallèle avec le zoo humain de Vincennes où l’on payait pour aller voir les sauvages, pour rire ou avoir peur. Aujourd’hui, on paie pour voir le ‘sauvageon’ derrière son micro, pour rire ou avoir peur… »

[Cette conversation a eu lieu au moment de la sortie de son album, Identité en crescendo, en 2006.]

*Quel est l’angle et le concept de ce nouvel album ? Dans quelle mesure est-il différent du précédent ?

Après le premier disque, j’avais envie de prendre du recul, de retrouver une fraicheur dans le rap. Il me fallait du temps, j’avais besoin de me régénérer, et ça je l’ai trouvé dans des musiques comme le free-jazz et le rock progressif ; des musiques qui évoluent, qui n’ont pas de format, qui ne concernent ni une génération précise, ni une classe sociale. J’ai ré-écouté des paroliers français, comme Georges Brassens. J’ai fouiné dans les années 60/70, pour retrouver des chansons subversives, et c’est là qu’on se rend compte que le rap français est une musique de gamin, en tout cas ça l’est devenu. J’apprécie la démarche de gens comme Archie Sheep ou Nina Simone, qui font de la musique jusqu’à la fin de leur vie en gardant la tête haute parce qu’ils sont fiers de ce qu’ils font. Ils ont une démarche de responsabilité, de lutte… Ils ont un message à faire passer, valable pour leur enfant, mais aussi pour leur parent, c’est intergénérationnel. Je suis fier de ce que je fais par rapport à mes parents, et aussi à mes enfants quand j’en aurais. C’est la différence entre moi et d’autres rappers qui sont gagas à 45 ans, et qui disent encore : « Fais tourner le oinj’ sur la corde à linge »…

*C’est important pour toi la subversion ? C’est quelque chose que tu ne retrouves pas en France ?

Disons que c’est important dans le sens où la musique est de l’art et l’art n’est jamais neutre. Il n’y a jamais de neutralité dans la musique, quoi qu’on fasse, on le fait toujours pour une raison, même si cette raison va être seulement esthétique. Cet album est beaucoup plus politique que le précédent, et j’ai aussi essayé qu’il soit plus humaniste dans le discours.

http://www.dailymotion.com/video/xb1wg7

*Tu ne trouves pas difficile d’approcher ce genre de concept, sachant que tu n’as pas 45 ans, et que tu viens du milieu du rap qui est très clos ?

J’ai pu aller loin dans mes paroles, car j’ai pu aller loin dans la musique. Sur le morceau où je parle de la folie, il y a Antoine Paganotti qui fait partie de la nouvelle formation de Magma, un groupe de rock progressif. Avec sa batterie, il sort du beat rap, pour aller vers d’autres rythmes qui sont jazz, rock et qui représentent bien ce dont je veux parler. Pareil avec le titre ‘L’un et le multiples’, un morceau dans lequel je parle de l’identité, j’ai invité Jacques Courcil qui, avec sa trompette, va plus loin qu’une simple boucle de rap. Ils apportent un souffle de liberté. Le rap est une musique qui devient de plus en plus coincée. C’était une musique de messages, on osait donner son avis. Aujourd’hui, chaque rapper fait le même constat, un constat misérable, en utilisant des mots différents. Moi, je sors du constat, et je reviens avec des messages qui ne sont pas forcément évidents. Avec cet album, j’ai voulu exprimer pourquoi je ne me retrouvais plus dans le rap français, et j’ai souhaité mettre la barre un cran plus haut, c’est très ambitieux, narcissique…

*Et prétentieux…

Et prétentieux, et je pense que c’est une des manières les plus honnêtes pour avancer : mettre la barre plus haut…

*Pourquoi tu n’as pas collaboré avec ton frère Ismaël, ou Dj Mehdi, avec qui il y avait une certaine émulsion ?

J’avais des idées précises, et c’est difficile d’arriver et de dire : « voilà, c’est ça que je fais maintenant, ça tend vers le free-jazz… » C’est très dur à expliquer tant que tu ne l’as pas fait. Le free-jazz est une musique qui a accompagné des luttes de libération, les premiers free-jazzmen étaient des Black Panthers, et leur musique se devait de ne pas être formatée ; ils voulaient faire une musique qui ne ‘plaît’ pas, avec la volonté d’être les seuls à se comprendre dedans. Une musique qui assume pleinement son côté politique. Les collaborations rap et free-jazz n’ont pas été nombreuses, c’est sûrement chez Stone Throw [le label de Peanut Butter Wolf…-ndlr] où l’on va trouver le plus de samples de free-jazz avec des mecs comme Madlib, mais le rendu n’est pas vraiment free-jazz. Idem pour mon album, je ne le trouve pas spécialement ‘free-jazz’, ce sont juste mes invités qui viennent jouer du free jazz…

*Il a une couleur free-jazz, mais il n’est pas dissonant comme peut l’être un album free-jazz…

Oui, c’est vrai, car il n’y a pas d’improvisation, ça reste du rap et dans mon rap, je n’improvise pas. C’est du free-jazz, parce que j’ai été touché par des messages et des interviews de gens comme Archie Shepp ; par des gens qui intègrent et défendent des messages de libération. Aujourd’hui les rappers ont besoin de ça, dans le sens où ils se renvoient à eux-mêmes une caricature. C’est ce que je dis dans le morceau Appris Par Cœur : « Excusez mon discours, mais depuis que le rap alimente les fantasmes des jeunes bourges, les rappers deviennent bêtes et sourds, s’bousculent dans leur caricature jusqu’à en devenir rouge… ». Les rappers se caricaturent les uns les autres, parce qu’ils savent que ça va plaire à un certain public, c’est quelque chose que n’ont pas fait les free-jazzmen. Tout ça, c’est un pied de nez, en rapport et en réaction au rap français…

*Dans le rap français aujourd’hui, des choses t’interpellent, qui te font dégueuler ?

La plupart des choses me font dégueuler, c’est l’époque qui veut ça. Dans ce qui m’intéresse, il y a un mec qui s’appelle JP Mapaula. On a des projets ensemble, et sinon… sinon voilà ! Je ne vois pas trop ! il y avait une époque où il y avait une vraie pression, des mecs arrivaient avec un niveau, et il fallait se dire : « Ouhla va falloir faire mieux… », par contre aujourd’hui non, il n’y a rien qui me fasse peur… Je t’avoue que récemment j’ai réécouté Brassens, et c’est un tueur ! La façon dont il ‘clashe’ les gens, il a la classe. Les clashes aujourd’hui, c’est n’importe quoi, c’est bidon, donc ça ne m’intéresse pas. Il n’y a rien, en terme d’album, qui m’ait intéressé depuis longtemps…

http://www.dailymotion.com/video/x6qcg

 

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