Tcho * Antidote, la conversation…

Depuis plus de dix ans, Tcho sévit en tant que graphiste et réalisateur, son domaine de prédilection : le Hip-Hop. Proche de Casey et de La Rumeur, il a su s’adapter à leur demande et leur façonner une image. Une image qu’il a su exporter, et appliquer, associer, à d’autres personnalités, d’autres groupes, d’autres spécimens. Un personnage de l’ombre, dont le nom circule sur toutes les lèvres.
Si on se fie à son univers, on pourrait le croire déprimé et adepte de rites obscurs, pessimiste et pas drôle. Dans la vraie vie, Tcho affiche bonhomie, bonne humeur et grosses doudounes, souvent à déguster des pizzas chez Tonton Stéph & Jean-Mi [58 rue saint Antoine à Paris] accompagné de ses filles, à se marrer avec Vîrus et Rocé, ou outre-Atlantique à la recherche du blouson le plus chaud.

*Comment tu as rencontré le Hip-Hop ?

Je pense que c’est « générationnel ». J’ai percuté alors que j’étais au collège, un moment où les choses changent, où « ton corps change » comme disaient les psys des ados boutonneux qui œuvraient en radio à l’époque (sourire.) Et tu te rends compte que tu peux te faire chier. C’est ce que j’ai pu voir en banlieue, banlieue sud 91. Beaucoup de gens s’y sont mis, certains sont restés les deux pieds dedans, d’autres ça ne les intéressent plus. Tu te retrouves avec des gars qui ont des dents cassées, les baskets trouées et qui aiment le Hip-Hop, puis ça monte des groupes, comme à la télé, et chacun se cherche une spécificité, qu’il ne gardera pas très longtemps parfois.Ça vient de la télé, mais aussi des grands frères, ceux des potes, et ce qu’ils écoutaient. Avec un pote du quartier, on a tout de suite accroché avec le graffiti. On n’était ni danseurs ni chanteurs, c’est aussi un truc de caractère, c’est un truc de petit con le graffiti.C’est aussi l’époque de La Cinq, le film Les Warriors passait en boucle, et ça a fait un malheur. C’était pas une raison pour se maquiller et se balader avec une batte de base-ball, mais c’était suffisant pour nourrir l’imagination. Tu assimiles plein de choses, pas forcément Hip-Hop, mais ce film est devenu une référence, car le Hip-Hop vient de New York. Quand tu regardais Warriors, tu découvrais l’ambiance, le métro, le bruit, et surtout New York, une ville que l’on ne connaissait que par ses gratte-ciels. Le mythe de New York, tu le retrouvais aussi dans Banzaï avec Coluche, à travers ses péripéties dans le Bronx. Dans les années 80, il y avait un fanatisme américain, c’était Michael Jackson à fond les manettes, les séries de La 5, comme K2000, etc. C’est tout ce mélange, il y a un truc neuf qui arrive, tu en as marre de jouer au foot, de faire des roues arrières avec des BMX super lourds et tu trouves autre chose. Tout le monde à cette époque avait les yeux rivés sur New York et l’Amérique, et j’aime toujours ce pays. Il y a des porcs, mais on a aussi des porcs ici… ils sont juste différents et ça ne se résume pas qu’à ça.

*Qu’est-ce qui t’a fait persister dans le Hip-Hop ?

Je me suis vite retrouvé tout seul à faire mes conneries. Beaucoup sont passés à autres choses. Mon entourage était tunisien / marocain / algérien en majorité, et quand ça a grandi, beaucoup ont arrêté les trucs de « zoulous », de « noirs » comme ils pouvaient dire. Ça allait en boite, ça voulait serrer mais c’est aussi le besoin financier qui se faisait sentir, « faire de l’argent » quoi…Moi, j’aimais faire du graffiti tout le temps, et parfois des potes me demandaient des trucs du genre : « Hey, T ’as pas envie de baiser toi des fois ? » (sourire). C’est aussi l’adolescence. Je croisais plein de gars qui allaient à la gare le samedi pour rejoindre « leurs moches maquillées et presque plus plates » sur le quai ou à la gare suivante pour aller faire coin-coin à Paris. C’était pas trop mon truc. Pour continuer et évoluer, j’ai bougé du quartier, j’ai pris le train chaque jour pour côtoyer des gens qui avaient le même ressenti que moi, dans d’autres villes, voir des gars qui faisaient d’autres choses. Je voyais souvent Ibrahim de Aktuel Force / Family, qui habitait une ville à côté. On se croisait dans le train, il allait à Châtelet pour danser et faire ses trucs, moi j’allais de mon côté avec un sac rempli de bombes et le bruit des billes qui va avec. Quand tu accroches un peu plus, tu vas voir ailleurs ce qui se passe.Dans ton quartier, quand tu es ado, tu te fais chier, tu voles, tu fumes, tu deales, mais surtout tu tournes en rond. Le graffiti, c’était un truc à faire et ça t’aère un peu la tête. J’ai toujours préféré faire mes trucs en banlieue, plutôt que d’aller me perdre dans un terrain vague à Paris. L’idée, c’était aussi que les gens viennent chez nous, voir notre boulot et savoir chez qui ils étaient.

*Tes parents comprenaient ton engouement ?

Mes parents, ils ont eu du mal avec ça. Je suis d’origine vietnamienne, le dernier d’une grande famille, tous des têtes, et le seul né en France. Eux, ils s’imaginent autre chose pour toi, et ils voient que tu accroches sur des choses qu’ils ne comprennent pas, et qu’ils ne peuvent comprendre. Il n’y a pas eu forcément de problème avec tout ça, et d’un autre côté, avoir des parents qui me considèrent come un ‘artiste en herbe’, je voyais ça comme les parents qui fument du pilon avec leurs mômes, des soixante-huitards ‘intellos & ouverts’, je n’aurais pas compris. Chez moi, c’était une succursale de Saigon ou Tang Frères banlieue, et c’était super bien quand j’y repense… Aujourd’hui, mes parents ont toujours du mal avec mes vêtements. Pour eux, idéalement, je devrais avoir une coupe à la David & Jonathan, et gérer une pharmacie. À l’époque, même si je pouvais être content de mes faits d’armes « Hip-Hop », ma grande sœur me traitait de petit merdeux, ça permettait de garder les pieds sur terre, de rester à ta véritable condition d’authentique petit merdeux !

*Tu faisais du graffiti, tu avais l’idée d’en vivre ?

J’étais dans un groupe, P19, et au bout d’un moment, comme dans tout groupe, il y a eu des couilles, donc je suis parti. Ensuite, c’est ce que tu veux faire de ton bagage. Se projeter, c’était super dur. Vivre de ça, démarcher les mairies et les salles de sports avec un book sous le bras et une tête de fayot, ça n’était pas mon truc, et tu te dis que ça peut te faire passer l’envie de continuer. Je ne voyais pas vraiment d’avenir dans le graffiti, par contre j’ai kiffé à New York de voir des papas, avec de grosses barbes, des gros bides, qui peignent et qui ont un taf à côté. L’aspect culturel du truc. À mon retour de New York, en 95, mon vrai kif, quand je ne foutais rien de mes journées, c’était de prendre des murs publics, au culot. Bon, j’avais des emmerdes ensuite, mais c’était marrant. J’invitais des gens comme Druide des GT, ou Kongo des MAC, par exemple… Quand il y a eu le split, certains sont allés bosser à Domus, une galerie marchande spécialisée dans l’ameublement, vers Rosny. Il y avait une boutique de custom de meuble, ils faisaient des pâquerettes avec des sourires, sur des meubles de récup’. Je ne juge pas, mais je n’aurais jamais voulu faire ça, même pour de l’oseille. Pendant cette période, j’achetais des albums de rap, je kiffais. L’un des premiers que j’ai eu, c’était It takes a nation of millions to hold us back de Public Enemy. Cette cassette, je l’ai regardée trop de fois. Ça m’a donné envie de faire des pochettes, sans avoir l’outil. Je me souviens de la fois où l’on m’a expliqué ce que faisait un scanner, que tu pouvais rentrer tes dessins dans l’ordi, ça paraissait être révolutionnaire et magique ! Il y avait aussi les vinyles de NTM, les logos de Mode2, avec les effets derrière, c’était un truc de malade, et dans le clip ça bouge ! Il y avait aussi Colt qui avait fait le t-shirt Fuck RATP… J’avais des idées, et pour faire du graphisme, comme je n’avais pas de Mac, j’allais chez les gens qui en avaient un. C’était l’époque des Performa, c’était la révolution, on parlait en francs, ça valait très cher. Au bout d’un moment, je les faisais chier avec mes tentatives de squatter chez eux, puis j’ai réussi à m’acheter un pack Performa.

*Qu’est-ce qui a fait que tu as continué dans cette voie ?

Avant d’avoir un Mac, j’étais dans l’errance, j’ai passé deux ans à ne rien foutre. Un jour, un pote me dit qu’il y a des formations rémunérées via l’ANPE : graphiste / décorateur, un truc où en vrai, tu colles des autocollants. La formation était bien, j’étais avec des mecs avec des têtes incroyables, au carré de vigne à 8 heures du matin. Ça fumait, buvait et traficotait pas mal, mais pour les plus intéressés, on a tout appris. J’ai appris la sérigraphie, l’aérographe aussi. C’était un kif l’aérographe, avec un prof super con, qui était persuadé que les graffitis se faisaient avec des pochoirs, il n’arrivait pas croire que c’était fait à la bombe sans « frisquette ». J’ai fait un peu de PAO, Illustrator… J’étais fan de trucs pourris comme des lettres en dégradé ! Après, sur un coup de chance, j’ai trouvé un stage en agence. Ça bossait dans la mode, pour les labos pharmaceutiques, et des trucs plus ludiques. Les boss étaient deux jeunes de 35 piges max, bourges et super cool, moi j’avais 20 piges. Je n’avais rien fait, à part des t-shirts sérigraphiés, et je leur ai dit que je voulais apprendre. Ils ont accroché et ils m’ont pris en stage. J’ai tout fait : du coursier au transporteur de meubles pour de l’archi d’intérieure, de l’exe jusqu’à dessiner des bouteilles de parfum. Une collègue m’apprenait les raccourcis clavier, ça me faisait mal au crâne mais j’étais bluffé ! J’ai aussi rencontré des gens détestables et talentueux, très talentueux, et donc ça a forcé mon respect. Tu vois une personne, avec une coupe à la Dave, il te toise, il est de souche clairement bourgeoise. Tu te braques car tu as à peine 20 piges et tu crois tout connaitre. En travaillant, tu découvres des gens talentueux et ouverts, qui s’intéressent à plein de choses, qui vivent le truc. La personne en question était sortie master de sa promotion. Travailler avec lui était bénéfique car il abordait les jobs avec intelligence, et réagissait spontanément à des imprévus avec débrouillardise… donc tu te détends, et tu essaies d’en prendre de la graine. Dans mon domaine, je pense qu’autodidacte c’est bien, mais c’est limité. Le fait d’avoir eu un apprentissage, tu ne traites pas les infos de la même manière, tu ne les utilises pas de la même façon, ça donne vraiment autre chose. Tu appréhendes le truc différemment, tu te cultives, tu apprends une méthodologie que tu conserveras ou pas, tu apprends à communiquer avec l’image. Autodidacte, il y a un côté artiste-un-peu-fou, et à la fin tu es souvent dans une merde pas possible.

*Tu aurais voulu faire une école dédiée au graphisme ?

J’ai postulé à Olivier de Serres et Estienne, et ils n’ont pas voulu de moi. Mon père était allé chercher le dossier à Estienne et son « debrief » de retour était qu’il était hors de question que j’aille dans cette école, où il avait y vu des nanas avec des cheveux verts ! Je voulais aller vers les arts appliqués, sans prendre ça vraiment au sérieux, au point de me planter aux épreuves d’admission car j’y allais avec les yeux rouges, la bouche pâteuse et un Criterium dans la poche… Tu foires et tu t’en remets. Au final, tu t’en tamponnes et tu passes à autre chose.

*Faire une école, parfois ça n’apporte pas grand-chose, Chris Macari a fait Penninghen par exemple…

C’est la vision que tu as des choses, et ce que tu veux en faire. Chris Macari, dans sa tête, c’est un Américain, il aime Hype Williams et les clips de MTV, après, que les gens accrochent ou pas, ça relève du goût et des couleurs. Le résultat prime. Tous les jours, je tombe sur des tueurs à gage de fou sur Internet. Je ne sais pas s’ils sont autodidactes. Je suis tombé sur le site de photoreportage The Big Picture, les photos sont dingues. Ça te détend tout de suite. Pour répondre à ta question, je pense que l’apprentissage c’est bien ; après ça dépend de ce que tu en retires, ce que tu en fais…

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Un trackback

  1. Par Le son du dimanche des élections. le 22 avril 2012 à 21:37

    [...] ne fait pas dans la dentelle. Une mixtape avant l’album Calvaire, une pochette réalisée par Monsieur Tcho, idéale pour se dégroudir les [...]

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