Spencer Tunick, la conversation #archive

UNIQUE & LUDIQUE

 

VOUS AVEZ FORCÉMENT VU AU MOINS UNE FOIS DANS VOTRE VIE UNE PHOTOGRAPHIE DE SPENCER TUNICK… UN ÉTALAGE DE GENS NUS, DES DIZAINES, DES CENTAINES, VOIRE DES MILLIERS ! OU ALORS VOUS AVEZ DANS VOTRE ENTOURAGE UN AMI QUI A UNE AMIE QUI A POSÉ NUE. SPENCER TUNICK EST ICONOCLASTE, RÊVEUR ET AMÉRICAIN, IL PEUT PASSER DEUX HEURES À VOUS MONTRER SES PHOTOS, EN RÉPONDANT VAGUEMENT À VOS QUESTIONS…

DISCUSSION DANS UNE ÉTROITE CHAMBRE D’HÔTEL À PARIS, À QUELQUES ENCABLURES DU LOUVRE, LA VEILLE DE SON DÉPART POUR LA BOURGOGNE, OÙ IL DOIT EFFECTUER UNE PERFORMANCE SOUTENUE PAR L’ASSOCIATION GREENPEACE.

*Est-ce que tu fais toujours partie des Beautiful Losers ?

Je ne fais plus vraiment partie de ce groupe, mais c’est vrai qu’à l’époque, au début des années 90, on peut dire que j’appartenais à ce mouvement. J’ai eu une exposition à la Alleged Gallery, j’étais dans le spot télé qu’Harmony Korine a réalisé pour MTV, et même Aaron Rose [propriétaire de la Alleged Gallery, il est à l’origine de la médiatisation de la plupart des artistes issus du skate – ndlr] a posé pour moi ! Mais je crois que mon travail ne correspond plus vraiment à ce qu’il organise depuis quelques années…

*Tu as connu Aaron à quel moment ?

Je crois que je l’ai rencontré vers 1993, c’est un très bon ami de Thomas Campbell, qui est un bon ami à moi. D’ailleurs, Thomas devrait exposer au Guggenheim, c’est tout ce que j’ai à dire ! C’est vraiment l’un de mes artistes préférés ! Il a envoyé un portefeuille à ma femme, avec des photos dedans, et à chaque fois qu’elle l’ouvre je pense à lui !

*Où vis-tu maintenant ?

J’ai longtemps habité à Alphabet City dans le Lower East Side, ensuite j’ai habité à Brooklyn pendant dix ans. Maintenant, je vis à une heure au nord de New York : j’ai déménagé car je souhaitais que mes enfants soient dans une bonne école, et je voulais de l’espace pour travailler. Comme je ne suis pas millionnaire, je ne pouvais pas avoir un loft dans New York, donc j’ai cherché une maison avec une petite dépendance pour y mettre mon studio, près d’une gare, comme ça on a une seule voiture, pas comme tous ces maniaques de banlieue ! Je souhaitais pouvoir aller à pied de chez moi à la gare. ça me coûte le même prix qu’un appartement avec deux chambres en ville !

*Tu es sensible à l’environnement ?

Oui, et particulièrement depuis les événements de pollution au charbon qui se sont déroulés dans le sud des États-Unis. Greenpeace Allemagne m’a contacté il y a un an pour faire un travail sur le changement climatique. On a choisi de faire une performance sur le glacier d’Aletsch, en Suisse. C’est le plus grand glacier d’Europe, et il pourrait disparaître d’ici à cent ans, comme les autres glaciers et la plupart des rivières d’Europe.

Et s’il n’y a plus de rivières, ça pose un problème pour créer de l’énergie, la France pourrait avoir de sérieux ennuis ! Ce travail avec Greenpeace est très spécifique : il est concentré sur une région, et ça concerne tout le monde. Cette fois je vais en Bourgogne, dans le vignoble qui produit le Pinot ; ça concerne le vin, mais ça englobe tous les problèmes liés à l’agriculture… Le lieu est accessible en train depuis Paris. La démarche est intéressante, pas besoin de voiture pour s’y rendre… ça fait aussi partie de la performance, je crois que c’est aussi ça le but, de participer.

J’aime l’idée de faire bouger les gens, qu’ils soient investis dans mon projet… Et un tel projet n’est possible qu’avec une telle organisation, sinon ça aurait été difficile de faire venir tous ces gens dans un vignoble et de les faire marcher trois quarts d’heure pour atteindre un lieu…

*Pourquoi Greenpeace a fait appel à toi particulièrement ?

Parce que je suis un agent secret… [Il se cache dans l’armoire et rit… – ndlr.] Dans les années 70, quand Greenpeace a été créée, Joseph Beuys, l’artiste allemand, leur a proposé un projet, et Greenpeace a refusé. Quand l’un des responsables de Greenpeace m’a contacté, il m’a expliqué qu’ils avaient fait une erreur, et qu’ils souhaitaient réaliser des projets avec des artistes contemporains. Le fait qu’il s’adresse à moi m’a vraiment flatté.

 

[Sur l’écran de son ordinateur, l’image d’une fille nue, au milieu d’une grande avenue moscovite, apparaît – ndlr.] ça, c’est vraiment un travail personnel, et je l’ai fait un peu partout, dans les rues de New York par exemple. J’aime travailler avec des individus uniques, et sans permission. Je les rencontre et ensuite je leur propose de participer à mon travail… C’est ce que je faisais quand je travaillais avec Alleged…

*Ce n’est pas risqué ?

Ce n’est pas évident de faire ça ; j’ai été arrêté la dernière fois que je suis allé à Moscou. Je ne sais pas trop ce qui pourrait se passer, ça n’a jamais été très grave. Je ne sais pas vraiment ce que je risque, et comme je suis invité dans le cadre de la biennale, ça limite les situations compliquées…

*Tu utilises de l’argentique ?

J’utilise toujours de l’argentique, mais parfois j’imprime numériquement ; j’utilise aussi toujours de la pellicule, mais pour les essais ou pour les photos de ma femme nue, j’utilise du numérique. (Rire.) Je la photographie depuis que je l’ai rencontrée, c’est vraiment ma muse… [Il cherche et fait apparaître des photos de sa femme, nue… – ndlr.]

*C’est important d’avoir une muse ?

Bien sûr ! C’est important d’avoir au moins deux muses !

*Sinon tu ne peux pas être un artiste ?!

Ça dépend. La seconde muse, ça peut être Greenpeace, ta femme ou ta maîtresse… C’est possible que Greenpeace fasse partie de mes muses, c’est une source d’inspiration.

*Combien de personnes t’accompagnent pour tes performances ?

J’ai toujours sept gardes du corps ! (Rire.) Non, je travaille avec une équipe de sept personnes. Je shoote la photo définitive, et il y a une caméra qui filme la performance…

*Combien de personnes attendez-vous pour cet événement ?

On attend 600 personnes…

*Comment as-tu trouvé les participants ?

Les gens se sont inscrits sur le site de Greenpeace. Je pense qu’il y aura 600 personnes pour la performance, et probablement autant de curieux. Tiens, ça c’est Grand Central à New York… [Une photo de gens nus dans la station Grand Central apparaît – ndlr.]

 

*Tu avais une autorisation ?

Le lieu appartient à une famille importante de la ville, qui soutient l’art contemporain, donc même Giuliani n’a rien pu faire contre ça ! [Rudolph Giuliani, maire de New York fameux pour avoir « nettoyé » la ville ; Sarkozy l’aurait consulté pour les questions sécuritaires – ndlr.]

*Tu as eu des problèmes avec Giuliani ?

Hum… Disons que j’ai mes problèmes avec lui… J’ai été arrêté cinq fois, la police a aussi eu l’ordre d’arrêter les participants. Dieu merci il n’a plus de pouvoir !

*Pourquoi tu photographies des gens nus ?

J’aime l’idée que le corps modifie l’environnement, crée du sens selon l’endroit dans lequel il se trouve, que ce soit dans un paysage ou de l’architecture… C’est signifiant et beau, sensuel et provocateur. J’aime le fait que ce soit embarrassant…

*La provocation, c’est important pour toi ?

Hum… Je crois que l’important c’est de repousser ses propres limites. Ça ne se verra pas de prime abord, mais je peux te dire à quoi je pensais pour telle ou telle photo, le sentiment que j’avais au moment de la faire, ce qu’il y avait dans ma tête. Comme ce travail en Irlande : l’économie allait vraiment au ralenti à ce moment-là, les gens sont donc dans l’eau et ils y cherchent des pièces de monnaie, qui sont disséminées à leurs pieds.

Parfois c’est ésotérique ou alors très symbolique, parfois c’est abstrait. Cette année j’ai beaucoup travaillé sur des portraits individuels, pour voir si j’avais toujours le truc, tu vois ce que je veux dire ? Aller dans la rue et voir comment je peux appréhender une ville, comment mon travail peut être différent selon la ville dans laquelle je me trouve… C’est très différent des performances avec beaucoup de monde, j’aime beaucoup faire des portraits individuels mis en situation dans une ville, ça donne vraiment autre chose. Pour moi, ces images doivent procurer des sentiments, et derrière ces sentiments il peut y avoir la subversion de la femme, la liberté, le droit à l’avortement, les droits individuels…

 

*Tu as toujours une idée de ce que tu veux faire ?

Oui, j’ai toujours une idée de ce que je veux faire. Même si parfois il y a des photos qui sont vraiment plus spontanées, comme celle-ci [un type est assis sur un banc avec un lévrier afghan en laisse, à Mexico… – ndlr] : j’étais en voiture, j’ai bloqué sur le chien, et j’ai simplement demandé au propriétaire de poser nu assis avec son chien en laisse, il a adoré ! Jai encore du mal à y croire ! Il y a aussi tous ces clowns à Mexico, elle [une jeune fille nue se tient à un carrefour, avec un maquillage de clown – ndlr], elle a souhaité que je la photographie nue maquillée en clown, donc on l’a fait dehors, sur son lieu de travail… Il y a toujours une histoire derrière ces images.

*Tu envoies les photos aux participants ?

Oui, j’ai déjà envoyé des milliers de photos ! Environ 100 000, et c’est sans inclure les portraits individuels et les séries que je fais pour moi… C’est difficile de bosser avec tant de gens, il y en a 95 % qui vont être contents, et 5 % qui ne le seront pas, car la photo sera perdue ! Mais je pense que 95 % de gens satisfaits est un bon pourcentage !

*Il y a des gens qui détestent ton travail ?

Je crois que « détester » est vraiment un mot trop fort, les gens qui détestent l’art, c’est vraiment… C’est difficile pour moi d’accepter que des gens détestent l’art. Mais c’est vrai que mon travail est montré au public, réalisé dans l’espace public, ce qui est mêlé à une démarche artistique, c’est du land art des années 70, avec des gens nus dedans ! Je ne conçois pas le nu comme sensationnel, peut-être parce que je suis un peu blasé… J’essaie de faire de mon mieux pour que mon travail me corresponde, qu’il soit apprécié par moi-même, par ma famille, par mes amis proches, et s’il peut toucher d’autres personnes, changer leur vision de l’art, du corps, du nu, tant mieux. J’ai la chance de pouvoir montrer mon art à beaucoup de gens…

*Tu as toujours souhaité montrer ton travail ?

Je dois avouer qu’au début j’avais une petite mallette, pleine de planches-contacts et de petits tirages, et j’adorais montrer mes photos à mes amis, ou alors étaler tout ça sur une table de café, dans un bar, pour les montrer aux gens autour. Puis j’ai pensé les montrer à encore plus de gens, c’est à cette époque que la Alleged Gallery a ouvert, et j’ai eu une expo en 1993, donc j’ai pu partager ces photos avec d’autres gens, c’était génial ! Ensuite une autre galerie m’a demandé une exposition… Je crois que ce n’est pas seulement une question de partage : pour moi, l’important c’est d’avoir toujours plus de gens qui posent, et pour les idées que j’ai, je dois montrer mon travail, pour avoir toujours plus de gens présents…

*Quels sont tes prochains projets ?

Je ne peux pas trop parler de ce qui est officiel… Sinon, je veux photographier ma femme avec 39 autres femmes qui ont 40 ans. (Rire.) C’est pour célébrer un moment de sa vie, pour commencer une nouvelle décennie ; je crois que je serai en retard pour ce projet, mais j’essaie ! J’ai aussi le projet de photographier des gens en train de flotter dans l’air. En gros, j’ai envie de faire des totems humains, mais ça coûte très cher de faire fabriquer l’armature, et ensuite il faut pouvoir la faire voyager… Tiens, voilà ma femme, en 2000, sur un volcan à Hawaii !

 

*Il y a des photos que tu ne veux pas faire, que tu ne peux pas faire ?

Je ne peux pas faire une photo de toi en train de courir nu dans le Louvre ! Ce n’est pas mon but de faire des photos que je ne peux pas faire ; je pense que certains endroits ne peuvent pas être photographiés, pour des raisons religieuses, financières…

*Ton travail est politique ?

Non, car je crois que c’est l’art qui prend le dessus : mon art est un travail qui peut être interprété sans aucune information, sans explication de texte, et je pense que c’est ce qui est important. C’est un honneur pour moi d’avoir été mandaté par Greenpeace ; depuis que je suis petit, c’est une organisation dont j’entends parler, qui se bat contre des Goliath, contre le nucléaire. Leur cause est juste, et souvent ces gens prennent des risques physiques pour faire passer un message.

Ce n’est pas comme si je défendais une marque, comme si je devais vendre du Coca-Cola ; il y a beaucoup d’artistes qui associent leur travail à des marques, à des shows télé aussi, à des magazines… Il y a beaucoup d’artistes qui réalisent des projets commerciaux et, souvent, ce qu’ils photographient est beaucoup moins important qu’une cause comme l’environnement, la lutte contre une maladie…

*Tu refuserais de t’associer à une marque ?

Je n’ai jamais travaillé directement pour une marque. Mon travail est très reconnaissable, donc si je devais travailler pour une marque, ce ne serait probablement pas très bon pour moi. Certains peuvent adapter leur style, avoir un spectre plus large. Ryan McGinley, le photographe, est capable de jongler entre les deux mondes, je crois que c’est un véritable don de pouvoir faire ça, mais je n’en suis pas capable. Et je n’ai pas besoin de tant d’argent, ma vie est bien comme elle est.

*Mais travailler pour une marque, ça peut être l’occasion d’avoir plus de moyens, non ?

Je pense que ça peut être une opportunité, mais une marque peut aussi sponsoriser des expositions. Je sais que Delta Air Lines a sponsorisé l’exposition de Matthew Barney au Guggenheim. J’ai fait ça parfois, c’est vraiment intéressant et c’est une bonne manière de faire les choses…

*Il y a des gens qui te copient ?

Il y a plein de gens qui font des photos de groupes de gens nus aujourd’hui, mais ils le font différemment. Comme je suis là depuis longtemps, je suis établi dans ce milieu. Évidemment, si demain quelqu’un fait exactement la même chose que moi, je serai quand même un peu emmerdé…

*Quelles sont tes sources d’inspiration ? Tu parlais du Louvre et de peinture…

Je crois que mon inspiration provient d’une combinaison de photographies et de performances. J’aime beaucoup Yayoi Kusama, une artiste japonaise des années 60, j’ai été très inspiré par son travail. J’aime aussi les performances de Yoko Ono, Rebecca Horn, Chris Burden, Richard Long, Robert Smithson, Yves Klein…

En photo, j’aime le travail et les nus de Diane Russo. J’aime l’idée de l’artiste voyageur qui utilise la photographie pour documenter un moment et des lieux, comme Ed Ruscha et les stations-service, ou Robert Frank et son travail sur les Américains. Il y a aussi Bill Brandt, et bien sûr la peinture. Je viens d’aller voir une exposition du Titien, et c’est vraiment très intense, avec du mouvement… J’ai envie de mettre du mouvement dans mon travail dans les vignobles.

 

Dans le vignoble du Pinot, pour Greenpeace. 2009.

*Tu travailles avec beaucoup de gens ; c’est une source de stress à certains moments ?

Je n’aime pas le stress, mais j’arrive bien à le gérer. Je jouais au basket à l’université, et j’ai appris à gérer la pression de devoir faire une action dans un laps de temps très court. Je crois que ma passion pour le basket s’est transcendée dans mon travail photographique !

*Tu as des exigences particulières quand tu es mandaté ?

Je ne suis pas un de ces artistes qui demandent de grandes chambres d’hôtel et un chef cuisinier ! J’aime avoir une baignoire dans ma chambre, c’est tout ! L’eau chaude me fait du bien, et je prends trois bains avant de faire un boulot, ça me calme !

*Est-il vrai que tu distribuais des flyers pour faire poser les gens ?

Oui, j’ai commencé en distribuant des flyers dans la rue pour faire poser les gens ; d’ailleurs je n’ai pas fait ça depuis un moment. Autour de 1995, quand je donnais 1 000 cartes à des gens, 100 à 150 personnes venaient. Pour les portraits personnels, je donnais des flyers différents à des gens que j’estimais avoir un truc et une certaine motivation ; en général j’avais 50 % de chances de revoir ces personnes.

Quand j’ai commencé, j’avais l’impression d’être un musicien qui distribuait des publicités pour annoncer son concert ; dix ans plus tard, un artiste n’est pas censé procéder de cette manière, il a une autre démarche, mais c’était vraiment merveilleux de faire ça, d’être au coin d’une rue à New York à 5 heures du matin et de rencontrer des gens…

*C’est important de rencontrer des gens nouveaux ?

Oh oui, la vie c’est de rencontrer des gens nouveaux. I love to meet newde people !

 

Le glacier d’Aletsch en Suisse, pour Greenpeace. 2007.

Une conversation publiée dans le magazine Maelström papier #04.

www.spencertunick.com

 

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