Ouvré, le label fait main de Fabrice Laureau #interview

fabrice laureau / ouvré label

 

Musique clefs en mains

 

Avec plus de 20 ans de musique au compteur, Fabrice Laureau est un incontournable de la scène parisienne, celle des hommes de l’ombre, des faiseurs et metteurs en son. Avec son frère Nicolas, ils ont créé le groupe Prohibition, puis le label Prohibited, ils se sont ré-inventés avec NLF3, Nicolas est aussi devenu Don Nino, tandis que Fabrice a choisi F/LOR pour son projet en solo. Ils bifurquent à nouveau avec Ouvré, un label où tout est fait à la main, tout est maîtrisé et façonné, fabriqué avec l’amour de l’objet et de la bonne musique. En guise de résumé de l’histoire, voici une longue discussion avec Fabrice, au-dessus de la Petite Ceinture, par une belle journée ensoleillée.

 

 

*Tu es musicien et artiste, avec un long parcours dans la musique…

Ça a commencé au lycée avec mon frère Nico, et le batteur que l’on avait rencontré là-bas. On a tout de suite acheté des guitares et commencé un groupe que l’on a appelé Prohibition, c’est 1989, avec un premier concert au lycée. Avant 89, notre lien avec la musique se faisait avec le skate, qu’on a beaucoup pratiqué de 82 à 90, ensuite la musique a pris le dessus.

Prohibition, c’était un mélange de hardcore, pas trop speed, avec des choses parfois plus métissées puisqu’on mettait dedans du cithare indien, et du saxophone, beaucoup à partir de 96 puisqu’on a eu un saxophoniste dans le groupe. On nous a souvent comparés à Fugazi d’ailleurs, avec qui on a tourné, avec qui on était copains.

À partir de 1999, après avoir fait beaucoup de choses et de nombreuses tournées aux États-Unis et en Europe, on a créé un label pour produire nos disques et produire les gens autour de nous que l’on trouvait intéressants. Puis il y a eu, pas une forme de lassitude, mais l’impression d’avoir fait le tour de la formule Prohibition. Et on a fait un nouveau groupe, NLF3, qui existe toujours aujourd’hui.

De mon côté, je fais de la musique tout seul depuis 99. À la fin de Prohibition, il y avait des choses que j’avais envie de faire, plus électroniques, plus abstraites, sans voix, sans guitares et j’ai sorti mon premier album en 2013, Blackflakes, sous le nom de F/LOR.

 

 

*Pourquoi avoir souhaité produire des gens avec ce label, Prohibited ?

Pour plusieurs raisons : il y avait des jeunes gars autour de nous que l’on trouvait doués, intéressants musicalement et dont personnes ne se préoccupaient, des groupes qui méritaient un coup de pouce. C’était une période en France où il y avait encore un réflexe très axé chanson française.

On n’a jamais eu beaucoup de moyens pour aider les gens financièrement, mais on avait un local de répétition, on enregistrait et on leur offrait la possibilité de fabriquer des disques, de les défendre un peu en promo, on l’a fait pendant plusieurs années. On est retournés sur un schéma un peu plus centré sur nous-mêmes autour de 2005/2006, pour ne refaire que de la musique, car ça prend beaucoup de temps de s’occuper des autres.

 

« C’est compliqué d’être réduit à des mots
quand tu passes ta vie à faire de la musique. »

 

*Ce serait quoi le style de NLF3 ?

C’est une musique où il n’y a pas de voix, c’est instrumental, complètement ouvert sur le monde, avec de l’improvisation, un mélange d’électronique, de jazz, de rock. Une musique assez cinématographique, ce qui nous a valu de faire des projets de ciné-concerts avec des vieux films. C’est une musique qui est jouée, qui n’est pas programmée par ordinateur, c’est pas trop notre truc ça.

Il y a des albums avec des morceaux assez afro et des albums plus froids, les gens ont toujours appelé ça post-rock . Moi, je ne sais pas ce que ça veut dire, c’est une étiquette qui est un peu réductrice ou alors c’est ce qui s’est passé après les années 60 et 70, c’est compliqué.

 


*Vous enregistrez en direct en studio ?

NLF c’est souvent enregistré en direct, ensuite on edit, on coupe des parties qui ne nous intéressent pas, après il y a des couches d’arrangements, des overdubs

 

*Et vous avez changé de public en changeant de musique ?

Ente Prohibition et NLF ? Il y a eu une continuité de public, je dirais que le public change parce que c’est une nouvelle génération, mais au moment où on est passé de Prohibition à NLF3, les gens ont été curieux, et on suivit. Prohibition était un groupe avec un certain succès, on avait joué à l’émission de Canal + Nulle part ailleurs. On avait aussi une esthétique, pas violente, mais tendue, donc des gens ne s’y sont pas forcément retrouvés après, mais globalement c’était la continuité. C’est toujours rigolo de regarder ce passage à Nulle part ailleurs.

 

 

*Vous avez fait une musique plus cérébrale ?

Plus cérébral c’est certain, cela dit les textes de Prohibition sont hyper-cérébraux, et on était pris pour des intellos. Et il y avait du saxo et du cithare, c’était un drôle de hardcore.

 

*Je me souviens de la cithare…

C’est le cithare. La cithare c’est un instrument que l’on joue avec des cordes à plat, comme les Roumains. Le cithare indien c’est un instrument plus gros, c’est mon frère qui en joue.

 

*Ils ont été audacieux sur ce coup-là NPA…

C’est bien tombé. Le disque sortait à ce moment-là, je pense qu’il y a eu un créneau où l’attaché de presse de l’époque, qui s’appelait Éric Marjault qui bossait chez Tripsichord à Saint-Ouen notre distributeur, avait des bons rapports avec Stéphane Saunier qui programmait la musique de Nulle part ailleurs. Et un jour ça s’est présenté, et on était dispo.

Ce qui était assez rigolo comme expérience c’est que tout était fait en direct avec les caméras, c’était hyper high-tech. Les cadreurs se calaient sur le morceaux et apprenaient tous les mouvements de caméra pour le direct. C’était impressionnant comme staff à l’époque.

Je ne sais plus qui était l’invité, c’était un mec de la télé qui n’avait rien à voir, et il avait fait un commentaire cheulou genre : « ça fait du bien quand la sirène s’arrête ». Sur Youtube il n’y a pas ce passage, c’est dommage.

 

*Il y a eu un avant et après NPA ?

Oui, il y a plein de gens qui nous ont découverts avec ce truc, très étonnant le pouvoir de la télé à cette époque. C’était aussi la grande époque de NPA. On l’a bien senti, on a vendu quelques caisses de disques en plus, fait quelques concerts, fait de belles dates. Je dirai que c’était 97.

 

 

Prohibition 1996

Prohibition / 1996

*En termes de business, ça a changé entre Prohibition et NLF3 ?

Non, car depuis 95 on avait notre label et on produisait nos disques comme on voulait. On fabriquait du vinyle et du CD, et on avait mis en place un réseau avec des distributeurs dans chaque pays.

Ce qui a changé, la bascule, c’est quand Internet est arrivé, 99/2000, il faut imaginer que pour trouver des concerts on envoyait des fax à des gens, ça paraît complètement ouf aujourd’hui. Toutes les infos passaient par fax, téléphone, répondeur. Et un jour, les premiers emails. Ça ramait ! Bip ! Bip ! Bip ! (sourire). C’est là que l’on a senti une bascule, mais en musique, ça n’a pas changé grand chose.

 

*Ça a changé votre manière de faire de la musique ?

Non, pas la manière de faire de la musique, on utilise toujours des instruments. Par contre ça a changé la manière de diffuser notre musique, et la façon de présenter la musique de la part des médias.

On a connu les fanzines papiers, comme Abus Dangereux qui existe toujours, photocopiés ou imprimés, et les magazines. Puis la réduction du nombre de titres en kiosques et le boom du contenu numérique, avec de l’image. Ce qui est intéressant avec cette nouvelle ère qui est en train d’arriver, où il y a peut-être trop de choses à voir, on va de plus en plus vers le podcast, que l’on peut écouter en faisant autres choses. Sans forcément avec de l’image à regarder. Des choses à écouter simplement, ce qui est finalement plus proche de la musique, de la radio.

 

 

« On n’a pas produit le disque d’une façon classique,
du coup le disque n’a pas marché… »

 

 

*Tu penses que le lien entre la musique et l’image est inévitable ?

La musique a soutenu l’image, ou le contraire. La musique a voulu se servir de ces nouveaux moyens pour exister, au milieu du reste : du sport, des infos en flot continu et autres. Mais je ne sais pas si ça a été un réel progrès dans ce qui est intéressant à voir et à comprendre chez les artistes, et dans leur démarche artistique. J’ai l’impression que parfois il vaut mieux écouter quelqu’un parler que le voir parler. Ou comme je disais tout à l’heure, un concert filmé c’est pas toujours intéressant. Je préfère écouter un album, et voir le concert en vrai.

 

*Tu penses que c’est important et intéressant de disserter et d’écrire sur la musique ? Christophe Comte sur le site Gonzaï explique que la critique musicale l’a enthousiasmé, peut-être plus que la musique en elle-même…

Oui, même si je trouve que les journalistes sont un peu flemmards dans leurs analyses. Ils ne vont pas chercher très loin, après c’est pas méchant de dire ça. Parfois c’est un peu rapide et simpliste, mais en même temps quelle place ont-ils ? Souvent un texte est long, ensuite on le coupe pour le faire rentrer dans le magazine, et c’est réécrit, ou non.

Sur NLF, on est souvent bien décrits et bien compris, par contre il y a des titres de vocabulaire, comme « post rock », qui sont très étonnants. En Angleterre, où l’on joue souvent, on ne nous a jamais pris pour un groupe bizarre. En France, on continue à nous prendre, parfois, pour un groupe bizarre parce qu’on ose mélanger des choses qui ne sont pas dans des cases. Ça, les Anglais n’en n’ont pas besoin. Tu n’as pas besoin d’expliquer à un public anglais ce que tu vas faire comme musique. Tu joues, et les mecs vont t’acheter tes disques parce qu’ils ont aimé.

En France, il y a toujours un truc, je ne sais pas si c’est un complexe, qui fait que tu ne peux pas avoir plusieurs casquettes : « Tu fais de la musique ? Tu es ingé-son ? Tu es musicien aussi ? et tu as un label ? En fait c’est quoi ton métier ?… » Les cases quoi.

Le terme « post rock », c’est réducteur, il y en a 20 000 des post-rocks : tendance métal, ou jazz à la Tortoise. On est où alors nous ? « Instrumental », d’accord, « cinématographique »… C’est compliqué d’être réduit à des mots quand tu passes ta vie à faire de la musique.

 

 

nlf3

NLF3

*Vous en avez souffert de ces mots ?

Non, mais ce sont des choses devant lesquelles on se retrouve. Nous, on cherche nos concerts, on contacte les gens des salles, et ça leur fait bizarre cette démarche, ils préféreraient peut-être parler à un agent ou un tourneur. Depuis le début, on se démerde tout seul, avec notre énergie, que l’on a toujours.

 

*Comment tu expliquerais qu’on ne puisse pas mélanger les genres et les styles ?

Tu as le droit de faire plein de choses, mais ça n’est pas bien compris. Je crois qu’il y a un truc très lié à l’apprentissage à l’école, au scolaire ou au parcours des gens. Pourtant des parcours originaux, il y en a en France.

On a vécu enfants aux États-Unis, je pense qu’on a peut-être vu des gens fonctionner autrement, et inévitablement ça nous a inspirés. On est dans cette démarche de faire plusieurs choses, être capables de faire plusieurs choses. Et pour nous-mêmes, et pour rendre service à d’autres.

Je suis ingé-son de concert pour des groupes ou je fais du mastering, et je suis bien content car ça complète mes compétences. Et je casse la croûte avec ça. J’ai plusieurs casquettes qui me permettent d’être musicien. Mais je n’ai jamais été musicien pour d’autres, je n’ai jamais joué sur scène pour accompagner quelqu’un, j’en suis incapable et je n’en n’ai pas envie. Par contre travailler sur le son d’un disque de gens que j’apprécie, mettre la touche finale ou les aider à mixer, ça j’adore.

 

*C’est facile de se plonger dans le projet d’un autre ?

C’est souvent des gens que j’apprécie, que je connais ou alors que j’ai appris à connaître. Sinon parfois je pense que je ne pourrais pas. Par exemple, je ne suis pas fait pour faire de la variété, je ne sais pas la mixer, je ne mets jamais la voix assez forte, le son de batterie je ne le fais pas comme ils voudraient. Je ne suis pas compatible.

J’ai produit une fille qui chantait en français pour Polydor et ça a bien marché entre nous, elle a accepté nos idées bizarres comme de faire des rythmiques en tapant sur une table, ça ressemblait un peu à du vieux blues. On n’a pas produit le disque d’une façon classique, du coup le disque n’a pas marché… (Sourire.)

 

« Je tourne avec mon sac et mon vélo,
et quand je vais loin je mets tout ça dans un train. »

 

*C’était normal que ça ne marche pas selon toi ?

Non, ça n’est pas normal car il y avait de bonnes chansons, c’était pas plus osé que des trucs qui marchent ou qui ont marché, je pense à des Bashung par exemple ; des disques très bien produits mais de façons originales. C’est plus une question de philosophie de maison de disques qui font le choix de défendre tous leurs artistes en même temps, et il y en a un ou deux que l’on défend un peu moins.

 

*Elle est où l’originalité dans la musique aujourd’hui ?

C’est une bonne question… Moi, je n’arrive pas à juger tout ça, je pense que ce qui est important c’est d’avoir une personnalité qui transparaît dans ce que tu fais, quelque soit le domaine. De la chanson à la musique instrumentale. L’effet de mode, je m’en suis toujours méfié et c’est toujours assez dangereux pour les gens qui font de la musique, parce que potentiellement ils peuvent avoir un petit succès, et se rétament juste après. Je pense que la personnalité est la chose la plus importante, et l’ouverture d’esprit aussi, regarder un peu ailleurs, en dehors de la musique.

La musique, c’est bien si les mecs ont aussi un propos, sur l’image, la photo, leurs textes, leur instrumentarium, ce qu’ils vont utiliser, ce qu’ils vont ajouter, comment on va les reconnaître… C’est ce que je trouve intéressant. Par exemple, il y a une mode dont j’ai horreur en tant qu’ingé-son, c’est de recaler les batteries. Tu enregistres un vrai batteur et dans le logiciel Pro Tools tu remets les coups sur la grille pour que ce soit parfait. En fait, ça devient une boite à rythmes qui a été enregistrée.

Un mec a mis des coups, il a son groove à lui, qui peut être un peu décalé, le charley un peu plus devant, tu peux intervenir en utilisant un peu de compression qui couper les attaques ; et des mecs dans Pro Tools utilisent la quantization qui remet toutes les pistes sur la grille. Et après tu peux même faire groover en mettant humanize qui ajoute une touche « humaine ». Quel est l’intérêt ?

Les mecs écoutent les disques des années 70 et se disent : « Ouais, mortel le son ! » En fait c’est le groove qui est mortel, les mecs jouaient à leur façon… Je trouve que la personnalité d’un groupe elle est aussi dans ce qu’il accepte, ou pas, dans son disque.

 

 

*Il y a une uniformisation du son ? Qui serait valable pour les différentes époques ?

Je ne me suis jamais vraiment intéressé à ça. Il y a quelques années, on m’avait parlé de mecs de studio qui savaient fabriquer des tubes, entre autres. En même temps, en hip-hop par exemple, beaucoup de morceaux qui sortent sont instrumentalement assez cheaps. Ils sont faits avec une boite à rythme sur un ordinateur. La trap, c’est quand même minimal, c’est un rythme avec un charley trop bizarre, qui est apparu d’un coup. Les jeunes écoutent ça, et ça prend une place dingue. Il n’y a pas besoin de faire du studio pour faire de la trap. Des gamins font de la trap qui cartonnent et se démerdent très très bien.

Je ne sais plus qui est ce type qui est mort à Miami, ah oui, XXXTENTACION, une idole des jeunes. Sa musique, je ne suis pas spécialiste, mais j’ai l’impression qu’il a réussi à faire des choses avec très peu de moyens, et d’avoir un certain succès, qui lui est mal tombé dessus vu sa fin prématurée. La trap, ça me parle via ma fille de 15 ans : comment elle reçoit cette musique, comment tes enfants reçoivent la musique.

Mes filles viennent nous écouter, et sont admiratives par rapport à ce que l’on est capable de faire. C’est sûrement bizarre, leur père fait de la musique, il joue peu à la maison, et d’un coup concert : Bim ! C’est super ! C’est une génération qui écoute en streaming, tout le temps le casque sur les oreilles, il n’y a pas de disques. Elle me fait découvrir la trap et moi je lui parle d’NTM. En ce moment, elle est dans sa période « NTM c’était bien… »

 

*Tu penses que le streaming a dilué la musique ? À cause de la profusion, la disponibilité…

Oui, et par exemple je pense que c’est une erreur pour un groupe d’avoir 20 plate-formes où être écouté. Je préfère, par exemple, être seulement sur Bandcamp.

Je comprends l’idée d’être le plus possible partout, mais finalement les gens savent très bien qu’ils peuvent t’écouter là, là ou là… Tu ne crois pas ? On a l’impression qu’il faut aller pécher potentiellement plein de gens tout le temps, les attraper à la ligne pour se faire connaître, et certainement qu’en n’étant pas sur Youtube, tu passes à côté de plein de possibilités d’être écouté.

 

*Il semble que les gens aient leur préférence de plate-formes donc ça paraît normal d’être partout…

Oui, mais en étant sur Youtube et Bandcamp ça peut suffire, pas besoin d’avoir Soundcloud en plus. Si tu écoutes sur Bandcamp, par exemple, tu sais aussi que le mec a la main dessus, c’est déjà une démarche différente d’utiliser cette plate-forme. Je préfère écouter sur Bandcamp parce que je sais que si le mec sort un nouveau disque, j’aurai plus vite l’info. C’est plus direct, c’est une sorte de plateforme DIY.

 

*On a un rapport particulier avec Bandcamp ?

L’idée de Bandcamp c’est de vendre des disques ou du fichier. Tu fixes les prix, l’argent va directement sur ton compte et tu envoies à la personne. Tu instaures une relation, ce sont des habitués. Quand les gens commandent un disque je peux mettre un petit mot pour les remercier, car c’est moi qui fait les paquets. Les gens qui consomment sur Bandcamp sont, quelque part, responsables de leur geste. Plus impliqués.

 

 

fabrice laureau / ouvré label

*Tu viens de créer un label, Ouvré, où tu fais tout toi-même, qu’est-ce qui t’a poussé à te lancer dans un tel projet ?

Ouvré, c’est une espèce de préoccupation à Nico et moi qui nous tenait à cœur de faire depuis longtemps. C’est un peu l’idée de refaire des choses comme on pouvait faire nos démos au début. Quand un groupe commence, avant le stade du CD ou du vinyle, c’est la K7 démo.

Ouvré, c’est un geste artistique. On est dans une période, comme on vient d’en parler, avec des supports qui streament en quantité sur plein de plate-formes, avec Ouvré j’ai envie de défendre « l’objet ». Donc je fabrique des objets. Je fais quasiment tout de A à Z : j’enregistre les gens, je les mixe, des fois ils ont déjà enregistré mais c’est moi qui mixe, ensuite je leur propose une photo que je vais utiliser comme pochette, qui est une vraie photo, un vrai tirage. J’ai mis au point une charte graphique avec des petits logos, et j’utilise du Posca et des stylos pour une touche finale.

Je redonne le coté artisanal à ce que pourrait être un disque. Et l’idée c’est aussi de défendre des gens qui sont dans une certaine liberté de geste, souvent qui improvisent, et qui sont prêts à tenter ce geste ensemble. On fabrique 50 disques, on les vend et on partage. Je rentre dans mes frais, et le peu d’argent que je gagne c’est pour faire celui d’après. Je ne fais pas de promo, c’est du bouche à oreille, des concerts.

 

*Quelle serait la ligne éditoriale ?

Il n’y en a pas vraiment. La première sortie c’était mon disque, de la musique électronique. Un album que j’ai enregistré en une journée, que j’ai mixé et masterisé. Ensuite j’ai édité un CD, fabriqué les pochettes. J’en ai vendus, et avec l’argent que j’ai gagné j’ai fait le disque d’un autre. Depuis peu je fais des vinyles, ça coûte plus cher à fabriquer car ce sont des disques gravés un à un, ça n’est pas du tout la méthode classique de pressage.

Une face de six minutes est gravée en six minutes. Pour en faire 50, je vous laisse calculer… cher ami… Il faut à peu près 12 heures pour faire 50 vinyles (sourire). Je ne les donne pas, je les vends un peu cher, et les gens sont réceptifs à la démarche, ils sont contents de la proposition. Souvent c’est de la musique de musiciens qui n’ont pas fait de disques depuis longtemps ou des projets qui n’ont jamais été sur disque, donc c’est chouette.

 

*C’est une démarche de ralentissement pour prendre le temps de faire les choses, un peu comme le concept de slow web ?

Oui, je pense qu’il faut prendre le temps en ce moment, plus que jamais, réfléchir aux choses et en faire. Tu étais là à mon concert, et si je joue dans le noir c’est parce que je pense que l’on voit trop d’images. Je préfère que les gens écoutent ce qui se passe, plutôt qu’ils ne me voient jouer.

 

 

fabrice laureau / ouvré label

*Tu joues agenouillé sur un tapis, avec deux « boites » et deux enceintes…

Les concerts que je fais en ce moment ça confronte deux parties de mon travail que je mélange. Il y a la partie fabriquer des sons électroniques avec un petit synthé modulaire et la partie sampling qui est une gamme de sons que j’ai enregistré à l’extérieur. C’est ce qu’on appelle parfois du field recording, des enregistrements en milieux ouverts, avec des ambiances réelles. On peut entendre des oiseaux, le bruit de l’eau, une usine. En concert, je confronte ces deux mondes dans le noir.

J’ai deux machines et je les agrège à ce moment-là. Il y a le synthé qui a des sons très précis, électroniques, que je travaille en direct. Et il y a un sampleur avec lequel je travaille aussi des sons en direct : je peux les mettre à l’envers, les ralentir, un peu à la manière d’une platine, comme un scratcheur pourrait faire.

Il y a un truc qui est génial avec ce synthé, où en patchant des câbles dans une partie ou une autre, on arrive à avoir des paramètres qui sont différents sur l’action du son que tu vas fabriquer. Surtout, je n’utilise pas de clavier, donc tu accèdes à des choses qui sont entre les notes.

Par exemple, sur un clavier tu as do ré mi fa sol la si, et les dièses, mais pas ce qui se trouve entre les notes. Avec un synthé modulaire, tu arrives à une exploration entre les notes, que tu n’as pas l’habitude de jouer. Tu n’as pas de repères, et je pense que cette idée de jouer dans le noir, c’est ça aussi.

C’est improvisé donc à chaque fois c’est différent. Je connais mes outils par cœur, et c’est le minimalisme absolu. Tout mon matériel tient dans mon sac à dos. Je tourne avec mon sac et mon vélo, et quand je vais loin je mets tout ça dans un train. – Un vélo électrique ? – Un vrai vélo pas un vélo électrique, t’es ouf ! Un vrai vélo !

Fabriquer des sons c’est ce que fait un musicien. Pour NLF, on aime chercher des sons originaux, un peu saturés, sales ou au contraire très propres, qui pourraient évoquer des choses naturelles. Mais qui sont des sons que l’on fabrique avec des instruments de musique. Plus je vieillis, plus ça a de l’importance pour moi les sons naturels, ceux que l’on rencontre à l’extérieur ou à l’intérieur. Et ce monde-là j’avais envie de le mélanger à l’autre.

Je suis allé en résidence dans le Nord pour un beau projet. J’ai fait de la photo, j’ai enregistré des sons et j’ai fait une installation. Pour le vernissage j’ai fait une série de concerts dans le noir, et je me suis rendu compte que les gens avaient vécu un truc qui les avait transportés. Quelque chose d’inédit.

Souvent les retours sont positifs, et très étonnamment de toutes sortes d’âges, car quand tu es à un vernissage dans un lieu d’art contemporain en province, tu as des familles, des enfants, des gens du troisième âge, c’est très différent de ce qui se passe dans une grande ville. J’ai tout de suite pensé : « cette démarche elle a du sens car elle a fait plaisir aux gens. »

 

 

fabrice laureau / ouvré label

« Je ne suis pas sur mon Facebook
à regarder ce qui se passe, je fabrique des disques. »

 

*Je me suis toujours demandé, concernant la musique concrète ou les sons de synthétiseurs, comment peut-on dire que « c’est bien » ou « pas bien » ? À quel moment cette « musique » est aboutie ?

Est-ce que c’est de la musique ? J’ai l’impression que mes concerts, c’est ce que les gens du GRM auraient pu faire. C’est l’effet du son qui marche. Et vu l’état des gens quand les lumières se rallument, j’ai l’impression que ça marche. Je ne peux pas te dire si « c’est bien » ou « pas bien », c’est l’état des gens qui va le dire.

 

*Des gens ont pu te dit que c’était insupportable, ou difficile d’accès ?

Non, ça ne m’est jamais arrivé. Ça fait cinq/six concerts que je fais et les retours c’est plutôt le contraire. C’est comme un massage, ça relaxe…

Les sons électroniques très précis qui vibrent – qui peuvent rappeler des rythmes intérieurs, qui sont de l’ordre du biologique, le rythme cardiaque, le pouls – sont confrontés à des sons de notre environnement, ça fait peut-être appel à cet intérieur/extérieur que l’on a en chacun de nous. En tout cas, ça fait son effet à chaque fois.

Je suis très content qu’avec le même dispositif, l’acoustique de l’endroit, l’énergie que j’aurai ce jour-là, je ne jouerai pas la même chose. C’est très simple, et finalement c’est quelque chose qui parle de moi ; plus que si je jouais la même chanson à chaque fois.

 

*Écouter ce type de concerts ça peut être un moment introspectif, pendant lequel on doit s’arrêter, penser ou réfléchir…

Ma proposition est là. C’est un moment où l’on est obligé d’être dans une forme de calme, dans une position réceptive. Il n’y a pas vraiment de choix, c’est frontal. Et il y a ce truc de décélération, de faire une musique qui confronte intérieur et extérieur.

 

*Tu es réceptif à cette musique-là ?

Non, je n’écoute pas grand chose à part Parmeggiani, qui est l’un des grands du GRM que j’aime beaucoup. En fait, j’ai mis au point cette espèce de dispositif récemment, suite à mon expo dans le Nord. J’avais des sous pour faire une création, mais je n’avais pas envie de m’enfermer avec mon ordinateur et des instruments, et faire un disque électronique super chiadé.

Je suis sorti de cet endroit avec mon vélo, mon enregistreur et j’ai fait des photos. Je me suis inspiré de ce qui allait se passer. J’ai vu des choses, j’ai photographié, écouté, pour en faire une installation sonore qui parlait de l’histoire du lieu, dont j’ai pu en savoir plus en me baladant.

 

*Il y a un inconvénient à faire un label à la main ?

Pas d’inconvénient. Des gens pourraient dire « c’est très long, c’est chiant », mais je l’ai choisi, donc ce serait idiot de dire ça. Et surtout, quand tu fais des choses à la main, tu réfléchis à plein d’autres trucs, tu peux écouter de la musique, une émission, et tu peux faire le point sur toi-même. Fabriquer avec ses mains, c’est un moment où tu penses à plein de trucs, et moi ça me reconnecte avec une matérialité, qui est en train finalement de disparaître. Je ne suis pas sur mon Facebook à regarder ce qui se passe, je fabrique des disques.

 

*Ça n’est pas individualiste de faire un projet comme ça ? Un terme dans l’ère du temps…

Non, car je ne fais que défendre des projets qui ne verraient pas forcément le jour, et qui ne sont pas forcément les miens.

 

https://ouvre.bandcamp.com

 

Libre à vous de nous suivre
Facebook
Twitter