NLF3, la conversation [1/2]

Affaire de famille

 

Fabrice et Nicolas Laureau font de la musique depuis près de vingt années. Ils ont commencé avec Prohibition, du hardcore déviant, où des guitares électriques côtoient des instruments divers et variés. Ils fondent le label Prohibited, sortent plusieurs disques que l’on ne peut pas entendre nulle part ailleurs, et s’appliquent à jouer là où on souhaite les écouter.

Après dix ans de bons et loyaux services, ils changent la formule et deviennent NLF3, une triplette barrée, expérimentale et ésotérique. Ils troquent les paroles contre des incantations, et superposent couches et instruments. Mitch prend le train en marche, c’était en 2006.

 

 

* Vous avez commencé avec Prohibition, au début des années 90 ; vous pouvez rapidement revenir sur cette époque ?

Nicolas : Prohibition, au départ, c’est un groupe de lycée, mais qui est très vite devenu professionnel avec des sorties de disques. Notre premier album est sorti en 93 / 94. En 1995, on a tous arrêtés nos études, on a créé le label Prohibited pour sortir notre troisième album « Cobweb-Day ». À partir de là, on a été vachement soutenus par des grands-frères, voire des mentors comme Fugazi, ou Les Thugs en France, qui voyaient en nous une nouvelle énergie, une nouvelle façon de faire, on avait vingt ans à l’époque.

 

* Vous étiez en contact avec tous ces gens ?

Fabrice : Oui, mais aussi avec d’autres groupes comme Condense, à Lyon, qui avait, musicalement, la même démarche que nous. On organisait des tournées ensemble. C’était un moment où la musique n’était pas ultra professionnalisée.

N : C’était aussi la fin de la période du rock alternatif chanté en français, l’esthétique punk, les années 80, et la filiation n’existait pas vraiment, donc les gens étaient attentifs quand quelque chose de nouveau arrivait… Aujourd’hui, en France ou en Europe, c’est commun de voir un groupe français ou européen qui chante en anglais, mais à l’époque ça n’était pas le cas…

F : On était un peu les nouveaux venus…

N : En même temps, c’était difficile d’exister, donc très vite on s’est exporté. On est allé tourner à l’étranger, car en France…

F : On a eu rapidement l’impression de tourner en rond…

 

* Ça a été facile de s’exporter ?

N : On s’est débrouillé et on a vite monté de grosses tournées européennes, il y a eu des trucs plus ou moins heureux. Avec le dernier album, en 98, on a fait une grosse tournée américaine, on s’est retrouvé sur de belles affiches parfois. C’était intéressant, ça a été progressif.

 

* J’ai l’impression que ce n’est pas aussi simple de s’exporter aujourd’hui…

F : Je trouve que la musique est devenue très professionnelle par rapport aux années 90. À cette époque, la musique avait une énergie plus « indépendante », la débrouille quoi. Aujourd’hui, j’ai l’impression que tu peux t’exporter si tu as un deal international. C’est une démarche que l’on a eu dans les années 90, on a cherché des partenaires dans chaque pays, pour ne pas passer par une espèce d’intermédiaire qui va tout gérer et qui va s’occuper de toi à l’international.

 

* Quel genre de partenaires ?

F : On a démarché des distributeurs de disques et un tourneur pour chaque pays, ça a vraiment très bien marché …

N : Il y a un truc qui a changé : s’exporter est lié à l’économie du disque, avant tu pressais tes disques, tu les envoyais au distributeur, s’il y avait un peu de presse, tu trouvais un agent et on te faisait venir. Tu faisais des concerts, tu vendais des disques. Aujourd’hui c’est différent, le moindre artiste peut être disponible via Internet, la distribution digitale c’est instantanément, partout dans le monde…

F : C’est vrai que ça change la logique directement…

N : Du coup, tout le monde est partout, mais ça n’est plus aussi simple d’avoir des relations de confiance avec des gens sur place.

F : Tout est basé sur une technologie d’échange d’emails, on connait moins bien les gens, on a moins de relations…

N : Du coup, le plus important c’est le parcours du mec et son histoire, je crois.

 

* Ça me semble difficile de s’exporter s’il n’y a pas un but promotionnel…

F : Oui, ça c’est le schéma maison de disques, et on ne rentre pas dans ce cadre, dans la mesure où on se produit nous-mêmes. On fait des choix, et si on doit mettre des billes de notre poche pour se payer un voyage, on le fait. On sait que ça peut en valoir la peine, et c’est nous qui en retirons les bénéfices. C’est la différence avec d’autres structures…

 

* Pourquoi avoir arrêté Prohibition ? Comment est né NLF3 ?

F : En 1999, après dix ans d’existence de Prohibition, on a pensé que l’on avait fait le tour de ce que l’on était capable de faire, de nos envies, on avait abouti un truc. On en était content, on a décidé d’arrêté, et très vite on a décidé de créer un nouveau groupe, mais plus dans la recherche musicale, la recherche sonore…

N : de la recherche sur les textures, au-delà des mélodies et des rythmes.  Un Gonjasufi de chez Warp est vachement intéressant, il y a ce même travail de recherche de textures. En tout cas ça me parle, par rapport à ce que l’on fait dans NLF

F : D’un point de vue de l’envie, on avait la volonté de faire un nouveau groupe, ça germait en moi en tout cas. Ça faisait un an que je ne jouais plus, j’avais plein d’idées, ça fourmillait…

N : Le premier album est quand même un accident, c’est le résultat d’expérimentation de jam. On avait l’idée de faire un truc instrumental qui fonctionnerait avec de l’image. On a enregistré plein de trucs, c’était marrant, ça fonctionnait, on a donc sorti le disque. Des potes disquaires, notamment Franck de Bimbo Tower, trouvaient que c’était suffisamment étrange et que ça cassait tellement avec ce que l’on avait fait avant, que c’était intéressant de le sortir. On a sorti ces morceaux comme un témoignage, plus que comme le démarrage d’une nouvelle aventure.

Le problème du projet d’avant, Prohibition, qui a généré dix ans d’albums et de concerts, c’est que tu créés une image, tu as des fans, des gens qui te suivent, et il y a un moment où il y a un décalage entre ce que les gens reçoivent et ce que tu es, au niveau de tes goûts musicaux, de tes envies. On a souhaité faire quelque chose de moins direct, moins de scène, moins accompagné par la promo et la presse, être libre, avoir une forme de liberté, et sortir ce premier disque c’était le faire.

Ce disque est un double album, il est très particulier. Je ne dis pas qu’il est inécoutable, mais ce sont 27 morceaux, très répétitifs, et en même temps il y a de l’impro. C’est du rock, c’est de l’electro, tu ne sais pas vraiment.

F : La grande différence, c’est qu’il n’y a pas de parole. On voulait rester dans cette forme d’abstraction qui nous permettait d’avoir cette liberté. Je pense, avec du recul, que d’enlever les voix avec des paroles, c’était acquérir une sorte de liberté, et de s’offrir toutes sortes de possibles aventure musicales…

N : Je ne dirais pas que c’est juste le fait d’enlever les paroles, il y a un choix esthétique complètement différent dans NLF, c’est plutôt ça mon point de vue.

F : NLF a eu un second souffle avec l’arrivée de Mitch, qui apporte autre chose,  une autre énergie…

N : Mitch est avec nous depuis 2006. Le batteur d’origine de NLF3 était celui de Prohibition, il a joué avec nous jusqu’en 2005. On s’est séparé en bon terme, il avait d’autres choses à faire, et on souhaitait vraiment continuer NLF. C’est avec Mitch que l’on a sorti le Ep « Echotropic », et ce nouvel album…

 

Prohibition_Turtle / Prohibition_Nobodinside / Cornershop*Prohibition /
Prohibition_Cobweb-Day / Prohibition_Towncrier / Prohibition_#5Followthetowncrier /
Prohibition_14 ups and downs / 1995-2005 Ten years of Prohibited records /
Don Nino_Real season make reason / Don Nino_Mentors menteurs ! /
Headphone_Two stories high / The married monk_The belgian kick

* Mitch, qu’est-ce que ça fait d’intégrer une fratrie ?

Mitch : Ce qui est étrange, c’est qu’avant j’étais dans le public. J’avais quelques disques de Prohibition, je suivais les sorties Prohibited, pour moi c’était des gars qui étaient dans les magazines que je lisais quand j’étais ado. Je faisais aussi de la musique dans d’autres groupes, j’ai longtemps été dans les Married Monk [avec Philippe, et Etienne Jaumet, un des Zombie Zombie… – ndlr], et d’ailleurs Fabrice a mixé un des albums des Married Monk, en 2004…

F : Attends, on s’est rencontré avant ! Quand tu faisais Headphone

N : On a failli sortir Headphone, un projet instrumental mené par Mitch, et une paire d’autres gars. Ils nous avaient envoyé leur démo en 2000. On a donc été en contact, mais sans vraiment se connaître…

M : Puis j’ai joué avec Nicolas pour son projet solo.

N : Je fais un projet solo sous le nom Don Nino, et j’ai appelé Mitch pour la tournée de mon deuxième album en 2005. On ne se connaissait pas bien en fait, c’était pour tourner. Mais tu n’as pas fini la liste de tes faits d’armes !

M : Ce n’est pas très intéressant, et la liste est longue. Bref, surtout on connaissait des gens en commun, on naviguait dans le même espace, même si on n’avait pas le même style, on était tous dans la famille du rock indépendant français. On se connaissait sans se connaitre.

F : Avec un certain goût commun pour une certaine musique, Mitch aime écouter du hip-hop, moi aussi. On a beaucoup en commun, on ne s’est pas rencontré par hasard…

N : Oui mais pour la fratrie, c’est à lui de parler !

F : C’est difficile sûrement, parce que l’on réagit tellement tout le temps l’un envers l’autre…

M : J’avais déjà connu une paire dans les Married Monk, deux types qui se connaissaient depuis qu’ils étaient mômes, donc retrouvé deux frères, c’était aussi retrouvé un fonctionnement similaire, ça ne me changeait pas beaucoup, et je suis neutre…

N : Tu as le droit de dire que parfois c’est épuisant !

F : Mitch est très raisonnable, on se prend souvent le chou avec mon frère…

N : C’est moteur, mais c’est aussi épuisant pour l’entourage. On le sait.

F : C’est marrant parce qu’avec le label, on a sorti plusieurs groupes dans lesquels il y avait des frères. Herman Dune en 99, il y a deux frères ; on a sorti Patton, qui sont deux frangins, The Berg sans Nipple ce sont presque des frères…

N : On a même eu des emails de mecs qui disaient : « On est frères, on voudrait signer chez vous ! » C’est vrai que souvent dans les groupes qui durent, tu as souvent un lien, soit les mecs se trouvent et deviennent siamois, ou ils sont frères, comme Blond Redhead

F : Oui, enfin leurs derniers disques ne sont pas fantastiques…

N : Oui, mais peu importe, ils ont été de très bons potes à la fin des années 90, on jouait souvent ensemble. Les jumeaux sont incroyables.

* Le tournant Mitch, qu’est-ce que ça a changé dans le groupe ?

F : Mitch a un jeu très efficace et une oreille très musicale, il a aussi bidouillé plein de musique sur d’autres supports qu’une batterie, d’autres instruments, il a un sens musical assez extraordinaire.  Ça nous a apporté une nouvelle complicité et de nouvelles possibilités d’explorations avec le rythme.

Dans NLF, il y a souvent des beats qui sont programmés, et on joue par-dessus, non seulement il faut une rigueur de jeu pour être dans les temps, mais aussi avoir l’intelligence de se mélanger à ça. Et depuis que Mitch est là, on arrive à une musique plus efficace, moins dans une recherche étirée…

N : Moins cérébrale…

M : Quand je suis arrivé, ils faisaient vachement de ciné-concerts, moi je voulais les revoir dans le circuit rock. Et quand on a fait un disque ensemble, ça a permis de faire à nouveau des concerts…

 

* En quoi un ciné-concert est différent d’un concert ?

F : Les ciné-concerts, ce sont des cadres particuliers, des musées d’art contemporains…

N : Entre 2004 et 2008, on est allé partout jouer « Que Viva Mexico », ou alors on nous appelait pour faire une création sur un film. On a fait des trucs géniaux, notamment un projet sur un film d’Iimura…

 

*Vous pensez que ce genre d’initiatives est un avenir possible de la musique ?

F : ça a toujours existé ce genre de projet.

N : ça n’est pas donné à tout le monde, tous les artistes ne peuvent pas le faire, ne veulent pas le faire. Je trouve qu’il y a toujours eu un lien étroit, depuis les années 60, entre l’art contemporain et la musique. Il y a toujours un lien entre les deux, mais ça n’est pas l’avenir. Des artistes ont l’envie, d’autres non, certains sont happés par le truc, d’autres pas…

F : Il y a une abstraction dans notre musique qui a fait qu’il y a eu une connexion possible avec ça, et ça n’est pas possible avec toutes les musiques.

 

* Justement, la Fondation Cartier a fait jouer des artistes très différents…

N : Il y a des artistes, des musiciens qui ne s’intéressent pas du tout à l’art contemporain. Ils en ont rien à foutre, ils préfèrent s’intéresser aux bagnoles, aux baskets… Il faut une certaine attirance pour le truc, sinon ça ne fonctionne pas. On a aussi bossé un petit peu avec Pierrick Sorin, qui est un artiste plasticien reconnu, et ça c’est bien passé. Ça donne autre chose de faire de la musique pendant un chef d’œuvre du cinéma muet, c’est différent d’un live devant des kids.

 

* C’est une question d’âge ce rapprochement avec l’art contemporain ?

N : C’est pas impossible, je pense qu’à 20 balais…

F : A 20 balais, tu ne le fais pas, ça ne t’intéresse pas, ou alors il faut avoir eu une enfance très intello. Avant 20 ans, tu fais du skate, ensuite tu fais de la musique, comme on a fait. C’est un peu notre parcours : on a fait du skate jusqu’à 18 ans, puis on a acheté des guitares, tout en continuant le skate, et on a commencé à faire un groupe…

N : Au même titre qu’il y a de l’interaction entre les jeunes groupes, talentueux ou pas, et la mode. C’est peut-être le même genre de lien qui peut se tisser avec des artistes plus matures et l’art contemporain.

 

à suivre

 

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