DJ Mehdi #Maelström #interview

DJ MEHDI 2010

 

DJ Mehdi nous a quittés, accidentellement. En 1998, il me remettait en main propre les vinyles de son label Espionnage. Depuis j’ai eu l’occasion de converser avec lui plusieurs fois, et de publier ces entretiens. Voici le dernier que nous avons eu ; après parution, il m’envoyait un sms précisant qu’il avait donné un magazine à sa mère. SC

 

Mehdi préfère Le Monde à Libération, et découpe les articles qui l’intéressent pour les consigner dans un album. Musicien depuis près de vingt ans, il ne s’en lasse pas, et nous non plus. Il a su traverser les époques, s’adapter, évoluer, changer, tout en conservant son style, sa couleur musicale.

Mais avoir de l’ambition et donner à sa musique de nouvelles directions n’a pas toujours été facile, et parfois Mehdi doit encore se justifier et expliquer ses choix.

Depuis quelques années, Mehdi est devenu international, mixe à l’étranger, collabore avec des artistes différents et remixe ses amis. Ce qui a vraiment changé ? « Le lundi matin, je dois emmener mon fils à l’école quoiqu’il arrive ! »

 

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* La première fois que l’on s’est rencontrés, en 2001, tu venais de travailler avec Matthieu Chedid, Sinclair et Khaled, c’était un moment très important pour toi. Comment tu vois cette période rétrospectivement ?

À cette période, j’avais autour de moi des gens qui faisaient beaucoup de choses à l’étranger, de la production, des remix ou des concerts, des DJ sets, et j’ai toujours eu un petit complexe par rapport à ça. En tant que producteur de rap français, ma façon à moi de voyager, c’était de le faire dans plein de styles de musique ; de bosser avec des Matthieu Chedid, Sinclair ou Khaled, ça a été donc très important. Travailler dans différents styles de musique, au sein de la musique française, ça faisait partie de mes fiertés à l’époque.

 

* Tu avais envie de passer le cap, de faire de la musique internationale ?

Qui n’a pas envie de ça ? Quand j’en parle avec Karim, du 113, il hallucine quand il voit que je vais mixer ne serait-ce qu’à Barcelone, où il y a une communauté française assez énorme. D’ailleurs tu peux jouer à Barcelone devant uniquement des Français, c’est la même chose à Londres et dans une certaine mesure à Berlin aussi. Tu peux être dans un circuit intermédiaire, où tu vas jouer devant un public qui est majoritairement français ; le 113 pourrait aussi bien intégrer ce genre de circuits.

C’était une ambition pour moi de dépasser le cap de la France, très tôt j’ai eu envie de faire des sons pour des artistes américains, comme tous les producteurs de rap. Et il faut savoir que lorsque tu envoyais une bande démo de ton travail à l’époque, si tu mettais des morceaux sur lesquels ça parlait français, peu importe si le beat était bien ou non, ça détournait l’attention instantanément.

 

* Tu étais catalogué « producteur de musique française » ?

Je ne crois pas, c’est juste qu’ils ne prêtent plus vraiment attention à partir du moment où ils entendent des paroles qu’ils ne comprennent pas. J’ai rencontré des gens qui étaient différents, comme Guru de Gang Starr ou Wyclef des Fugees, qui ont plus voyagé ou qui sont bilingues : eux faisaient attention, et ils savent dépasser la barrière de la langue.

La plupart des gens de maisons de disques ou les intermédiaires avec les artistes me conseillaient souvent de ne mettre que de l’instrumental, et c’est à ce moment que tu prends conscience que tu as envie que ta musique vaille pour sa qualité instrumentale, ce facteur qui la fera voyager. Ce n’est pas seulement de l’envie, de l’ambition, il me semble naturel de ne pas se limiter.

 

* C’est un large débat, des gens n’ont pas envie de faire autre chose, on ne peut pas les en blâmer !

Oui, c’est vrai, et faire de la musique doit être un champ libre, dans la mesure où tu as envie de sortir des disques, et notamment nous, qui sommes producteurs et non chanteurs-rappeurs. Si demain j’ai envie de faire un disque de violons, ou de scratchs, je peux le faire, si j’ai envie de faire un disque de house de Chicago, je peux le faire, si j’ai envie d’un disque de rap avec des rappeurs américains, ou le même disque sans les rappeurs, je peux le faire aussi, c’est un champ de possibilités qui est infini, tu fais ce que tu veux, et, à ce titre, personne n’a raison ou tort. Le succès chiffrable, en chiffres de vente ou en airplay [fréquence de passage d’un morceau à la radio – ndlr], ne te donne pas forcément raison ou tort.

 

* C’est difficile de confronter sa musique à l’étranger ? De trouver un nouveau public ?

Bien que je fasse ça depuis un moment, je cherche toujours. Je cherche une façon de faire qui puisse être comprise et continuer d’être comprise par les gens qui me connaissent depuis longtemps, ici, en France, chez moi, par mon ancien groupe ou le 113. Partir de cette base, avec ce bagage qui est solide, qui est présent, et aller à Miami, Ibiza, passer ma musique à des gens qui n’en ont rien à foutre d’où je viens, de ce que je faisais avant, c’est un challenge, c’est la vie qui est comme ça… Je sais qu’il faut que je dépasse, surmonte, ce carcan-là, qui ne demande qu’à être dépassé ; c’est passionnant, mais c’est aussi casse-gueule, je me suis trompé plein de fois.

Sinon, je peux aussi rester à faire la même chose chez moi, c’est une autre façon de concevoir les choses. Une des raisons pour lesquelles ça ne m’intéresse pas de faire la même chose, c’est que j’ai commencé Ideal J en 1992, et qu’on est quasiment en 2010 ! ça fait dix-huit ans que je connais Kery et Manu Key, je ne suis pas le même que lorsque j’avais 15 ans, ma vie a changé, j’ai voyagé, j’ai découvert d’autres choses, j’ai de nouvelles envies. Si mon disque doit être le témoignage de ce qu’est ma vie, il ne peut pas être le même que lorsque j’avais 17 ans…

 

* Au moment de la sortie de ton album Lucky Boy, en 2006, et tu disais que des gens pensaient que c’était ton premier album ; ce n’était pas trop frustrant d’être un jeune premier alors que tu faisais de la musique depuis plus de dix ans ?

Ce n’est pas frustrant… Au moment de Lucky Boy, en Angleterre par exemple, quand on me demandait si c’était mon premier disque, ça me faisait sourire. En réalité, il n’y a rien qui équivaut à être le nouveau mec qui arrive ! Franchement, c’est une position que j’ai eue plusieurs fois et j’en suis très satisfait. C’est comme de retourner au lycée… Imagine que là tu retournes au lycée, avec la compréhension de la vie que tu as, l’expérience…

J’ai cet avantage de passer pour un jeune premier, et je passe à côté de toutes les erreurs, je les ai déjà faites. La compréhension de ce qu’est la promo, l’industrie, c’est déjà intégré, je suis rompu à ces choses-là, et ça vaut aussi pour la qualité éventuelle de la musique. En Angleterre, je pouvais m’inventer une vie de DJ de house, de dance, et m’affranchir de ce qui, ici, me demande explications et justifications, alors que la musique est censée être un champ libre ! Là-bas, c’était le cas, et en plus je pouvais faire croire que c’était mon premier disque, que j’étais tout neuf ! J’aurais même pu dire que j’avais 19 ans, alors que je suis marié et que j’ai un enfant !

 

DJ Mehdi sutdio 2010

* Tu as participé à des moments charnières de la musique en France ; tu es en attente de nouveauté ? Comment as-tu vécu toutes les évolutions, les changements ?

Je ne crois pas que je sois en attente d’un nouveau truc, j’allais dire « mouvement », plutôt « évolution ». Le fait d’être là depuis trois, cinq, dix ans, tu subis les évolutions, qui balaient un peu tout, et je trouve que c’est un challenge intéressant de rester dans la course, de continuer d’avoir du sens, d’être pertinent. Quand j’étais dans Ideal J, un jour il y a eu Alliance Ethnik, ça a tout changé ! Quand K-Mel est arrivé, tout le monde a dit : « C’est ça le nouveau rap ! » Et là, tu prends un coup de vieux ! On est quand même restés.

Le deuxième coup de balai, c’est Le Secteur Ä, les Sarcellois, Ärsenik, Gynéco : ils vendaient trois fois plus de disques que nous avec, cette fois, un rap qui était plus proche du nôtre, que l’on faisait depuis très longtemps déjà ! Ils faisaient des disques d’or, et nous on plafonnait à 30 000 ventes. On a failli y passer. Le troisième coup de pied dans la fourmilière, les Marseillais ! Quand la Fonky Family est arrivée avec le disque La Furie et la Foi, j’ai écouté, je me suis assis et je n’en revenais pas, je ne comprenais pas ce qu’il se passait ! Les mecs rappaient bien, les prods de Pone étaient incroyables ! C’était « cain-ri » !

 

* Tu avais dit que Pone était probablement ton producteur préféré…

Ah ouais ! C’était incroyable cette période, Le Rat Luciano

 

* Tu cites d’ailleurs régulièrement Le Rat Luciano, tu disais que son album allait être important !

C’est vrai ! (Sourire.) Malheureusement, l’album dont je parlais n’est pas celui qui est sorti. J’avais une cassette promo, que Pone m’avait donnée, dans laquelle il y avait quatre ou cinq morceaux qui n’ont pas été sur l’album définitif. Le disque qui est sorti est un bon disque, mais moins bien que la version que Pone m’avait donnée.

À cette époque, on est arrivés avec 113 et l’album Les Princes de la ville, on a réussi à rester pertinents et dans la compétition, alors que c’était le troisième coup de vieux que je prenais et que j’aurais déjà dû disparaître ! La dernière gifle que j’ai prise, c’est sûrement l’électro saturée de Justice, Sebastian ou Boys Noize, au sein même de mon propre label ; j’aurais pu me sentir marginalisé, la musique que je fais n’a rien à voir avec tout ça…

 

* Tout le monde au sein d’Ed Banger peut se sentir marginalisé, au niveau du son, ou du succès, non ?

Dès le début, avant même que Justice ne connaisse le succès, au niveau du son, j’ai pris un coup de vieux instantané. Je faisais des morceaux de breakdance avec ma MPC pendant qu’eux étaient en train de réinventer la dance music, de décrire un plan, un « blueprint » comme on dit, que des tas de groupes allaient calquer, et même avoir du succès avec. J’aurais pu me sentir complètement déclassé, j’aurais pu avoir envie de faire la même musique, d’apprendre, de copier, de demander à Xavier [de Rosnay, une moitié de Justice – ndlr] qu’il m’apprenne à faire ça…

La vérité, c’est que je ne sais pas faire ça. Je me suis accroché, il y a un court moment où j’aurais pu me sentir marginalisé, notamment quand Uffie, Sebastian, Feadz et Oizo sont arrivés dans le label, ce côté électro saturée devenait majoritaire au sein d’Ed Banger, et nous, qui faisions du rap avec Flash, et Krazy Baldhead dans une autre mesure, on aurait pu se dire : « Lâchons l’affaire, faisons, nous aussi, ce son-là. »

Je suis content de ne pas l’avoir fait, ce qui me permet aujourd’hui de te parler simplement. Je suis influencé par tout ça, ça me donne un coup de fouet et un coup de pied au cul pour continuer, proposer quelque chose de nouveau, mais de là à embrasser un style qui n’est pas le mien… C’est comme si à l’époque d’Alliance Ethnik je m’étais mis à faire des sons comme eux. Je crois que je ne pourrais pas faire de la musique autrement, et les limites que j’ai me permettent de tracer mon chemin.

Il y a des choses qui ne changent pas dans ma musique, et je peux en être assez fier… D’ailleurs, il faut leur rendre cet hommage : le succès de Justice, et notamment l’attitude des membres du groupe, a mis un coup de projecteur sur les autres acteurs du label, et notamment sur moi. J’ai toujours tourné avec Xavier et Gaspard [de Justice – ndlr].

 

* Depuis les soirées aux Neuf Billards ! [Un petit bar parisien ; Justice, Mehdi et Pedro y mixaient très souvent, parfois devant très peu de monde… – ndlr.]

Tu te souviens ! Je joue avec eux depuis que je les connais, c’est-à-dire 2003, et ça ne s’est pas arrêté ; avec le succès, ils auraient pu souhaiter que MGMT fasse leur première partie, ou tourner avec untel, mais non, c’est resté très familial. C’est donc très stimulant pour tout le monde, une envie de se hisser à un niveau plus élevé. Je pense que c’est comparable à l’époque du succès de Daft Punk, qui ne donnait pas envie de laisser tomber, ça donnait envie d’être aussi fort qu’eux !

ça a trait à la personnalité des Daft, et c’est intéressant de souligner que Pedro est aussi une personne importante quand on cite ces deux exemples. On a toujours joué collectif chez Ed Banger, et l’explosion de Justice allait de pair avec l’explosion du genre et du label. Je me sentais plutôt bien, et surtout content pour nous tous, que l’on se retrouve à aller faire des tournées aux States, aux USA !

 

* Dans le premier numéro du magazine, dDamage disait que Justice avait permis aux artistes de l’électro française une reconnaissance, et l’opportunité de jouer à l’étranger…

Complètement, mais il me semble que Pedro et les anciens poussent depuis longtemps. Et c’est d’autant plus fort que c’est un mouvement, et c’est pour ça que Pedro a toujours joué collectif avec des labels comme Institubes ou Disque Primeur : il me semble que dans sa vision des choses, Justice plus Surkin plus Para One plus TTC plus DaTa plus dDamage, c’est encore mieux ! À travers tout ça, il y a des choses que tu aimes, d’autres que tu aimes moins, mais c’est une lame de fond difficilement stoppable…

 

* En France, ça ne joue pas très collectif en général, c’est plutôt chacun dans son coin, non ?

J’ai l’impression que de cette scène « électro », plus que celle du rap français par exemple, joue collectif. Le succès des uns rejaillit sur les autres ; il me semble que tous ces gens posent leur empreinte au niveau international… Et pour être un peu polémique, j’ajouterai David Guetta à cette liste… Je vais un peu loin avec David Guetta, je sais, mais cela dit je ne suis pas loin de penser que ça fonctionne comme ça.

Il me semble que plus il y en a qui passent le cap, mieux c’est pour tout le monde, et c’est aussi valable pour ceux qui arrivent aujourd’hui, comme Brodinski ou Yuksek, qui font du bien à la scène : leur musique abreuve ce flot qui vient de France. D’ailleurs, la scène n’est plus exclusivement parisienne, et c’est intéressant, à tous les niveaux.

 

DJ Mehdi studio 2010

* Pour en revenir au processus musical, il y a DJ Premier qui utilise la même recette depuis près de vingt ans, qui fait la même chose ; on ne peut pas le blâmer ?!

Oui, il n’y a donc pas de recette, le champ est illimité, c’est libre et vaste, et que tu puisses faire ce que tu veux, que ce soit validé, pas forcément par un succès populaire mais suffisamment pour te donner envie de continuer, c’est ce qui compte. Le cas de Premier est fascinant… c’est fascinant de penser qu’un morceau qu’il fait aujourd’hui, il aurait pu le faire il y a dix ou quinze ans, alors qu’il a changé de matériel, que l’industrie a changé, les gens avec qui il travaille ont changé, mais lui ne bouge pas.

Cette vision un peu punk de la chose est fascinante, tu la retrouves aussi dans le skate ou le graffiti, avec des mecs qui font monomaniaquement la même chose, et d’autres qui on envie de casser le format. C’est comme ça. Tu prends Joe Strummer dans le punk, à la fin de sa carrière, il faisait de la musique avec des groupes au Mali ou au Mexique, il s’est ouvert, une envie spirituelle de musique, de recherche de vérité ; dans le même temps, tu as des mecs qui avaient toujours envie de jouer les mêmes morceaux, de la même façon, et c’est comme ça depuis toujours. Y en a-t-il un qui a raison sur l’autre, je ne crois pas…

 

* Et il y a ceux qui ont été victimes du succès, et que ça enferme dans un style…

Je ne suis pas sûr que ça marche comme ça ; dans le cadre d’un artiste qui a beaucoup de succès, je pense toujours à Bob Marley. De son premier album à Uprising en 1980, avec le morceau Could You Be Loved, Bob, c’est le même mec ! Il fait sensiblement le même disque, le même morceau, habillé pareil ! Et sur la période 63-70, John Lennon et les Beatles changent de coupe de cheveux, de style de musique, d’influences tous les six mois !

Un jour ils adorent Elvis Presley, puis ils découvrent Motown, ensuite Bob Dylan, et ils font des chansons folk, avec toujours le même succès et la touche Beatles. Ils ont capté des choses de leur époque et sont restés un groupe à part entière. Ils n’arrêtent pas de changer ! ça ne veut pas dire que Bob Marley est un meilleur artiste, c’est juste des circonstances, des rencontres, des parcours qui sont différents.

Dans mon cas, je suis sensible au point que si je t’apprécie humainement, je vais m’intéresser à ce que tu fais, avoir un avis moins distant, moins tranché sur ce que tu fais. Et le jour où je rencontre Pedro, je me prends d’amitié pour lui, du coup j’ai écouté Daft Punk, et j’ai aimé. Et si tu es ouvert à la musique, quand tu écoutes l’album Homework, tu ne peux pas penser que ça n’est pas important ; mais, en réalité, j’ai été aussi amené à apprécier cette musique par mes affinités avec Pedro. Et que ça se ressente dans ma musique, que ça me permette de mettre des virgules, de passer à autre chose, je trouve ça assez légitime…

 

* En 2006, on a discuté du fait que pour le disque Lucky Boy, c’était la première fois que ton image était sur une pochette ; tu en es où de cette réflexion aujourd’hui ? C’est important d’exister en tant que personne ?

Il faut exister en tant que tel, il faut à un moment cesser de se cacher derrière des machines ou une image. Je trouvais, jusqu’à Lucky Boy, que mon image n’était pas assez forte. Il fallait que j’existe en tant que DJ Mehdi, je ne pouvais plus me cacher derrière de jolis logos, des machines ou des rappeurs. Dans la culture hip-hop dans laquelle je m’inscrivais, ce n’était pas naturel de penser comme ça. Le DJ était toujours en retrait.

Le DJ le plus connu à l’époque, Jam Master Jay, est apparu sur la pochette de Run-DMC, son groupe, à partir du troisième album, il me semble. C’est aussi un phénomène qui est cyclique, car Grandmaster Flash, qui ne rappait pas, était la tête d’affiche de son groupe. Je crois que la tendance s’est inversée avec The RZA, puis il y a eu Pharrell et Kanye West. Même ceux qui étaient importants à une époque, Pete Rock, Large Pro, Premier n’ont pas d’image, de logo, ça ne faisait pas partie de la culture. Après Pharrell, il y a eu Just Blaze, Timbaland, Kanye West…

Tout le monde avait un tag sonore, les producteurs apparaissaient dans les clips, et ils se sont mis à sortir des disques sous leur nom, avec les mêmes artistes avec qui ils bossaient depuis longtemps ! C’est vrai que pour Lucky Boy, So Me, le directeur artistique d’Ed Banger, m’a proposé de mettre mon image sur la pochette. C’était nouveau, ça m’a fait bizarre de voir des tee-shirts et des affiches sur lesquels j’étais, c’était un changement, et l’affirmation de faire des disques en solo. Avec Espion le EP et (The Story of) Espion, j’avais encore l’idée d’un groupe virtuel, qui servait à diluer mon travail, j’écrivais parfois les paroles des rappeurs qui venaient sur le disque ! Je préférais penser que je faisais partie d’un groupe géant dans lequel il y avait Rocé, Karlito, Manu Key ou Dany Dan, Feadz et Zdar

C’est aussi ce qui s’est passé pour le disque avec les Kourtrajmé, je n’avais pas envie de faire un disque qui se serait appelé « DJ Mehdi », j’avais l’impression que mon message et que ma musique passeraient mieux, voyageraient mieux, avec des images dessus. J’aime cette BO, c’est un objet un peu particulier, et il y a eu la rencontre avec Romain [Gavras – ndlr] et Kim [Chapiron, cofondateur du collectif Kourtrajmé avec Romain Gavras et d’autres… – ndlr]. Puis est arrivé un moment où il a fallu assumer d’être DJ Mehdi

 

* Tu as sorti un disque officiellement et tu as donné un mix sur Internet, comment ça se fait ?

Idéalement, j’aurais aimé sortir un disque qui soit un mélange des deux, mais ce n’était pas vraiment possible pour des histoires de droits. Dans le mix disponible sur Internet, il y a des bootlegs, comme le remix de Notorious BIG ou de Nas, qui ne sont pas des morceaux que l’on m’a demandé de faire officiellement.

Ils ont été faits pour la bande-son du film des Kourtrajmé, Megalopolis. Pour Busta Rhymes, Ghostface, Uffie, IAM, ce sont des titres officiels que j’ai demandé à utiliser, mais ça n’a pas été possible, soit à cause de samples à clearer, soit parce que les maisons de disques n’ont pas envie de prendre du temps pour s’occuper de ça, ou que ces morceaux se retrouvent sur une compilation d’un petit label. Je revendique ces deux disques à part entière, les deux sont très importants à mes yeux…

 

* Il y a un remix sur lequel on attend que Manu Key rappe, mais il n’arrive pas !

Dans ce cas précis, je n’avais qu’un a cappella de Manu avec une chanteuse, et ce chant R&B en français n’allait vraiment pas en plein milieu de ce disque, ça ne fonctionnait pas.

 

* Tu es toujours attaché au sampling ?

Je ne sais pas faire autrement, tout simplement. Je me fais taper sur les doigts assez souvent, par exemple le remix de Uffie, qui est dans la compilation officieuse, j’aurais aimé le mettre dans le disque qui est sorti, mais il y a un sample que je n’ai pas eu le droit d’utiliser. Il faut que je trouve des manières de faire autrement, ou que je « cleare » les samples comme on dit ; d’ailleurs, j’ai des procès qui sont en cours, et ça me coûte de l’argent. Souvent je compose avec des samples, et à la fin je les enlève et je rejoue.

Il y a un morceau de CCS, qui est sorti, qui contient un sample de Neil Young que je n’ai pas eu le droit d’utiliser pour la compil, j’ai donc dû couper et reproduire le morceau sans le sample. Si tu samples, soit tu paies, soit tu ne peux pas utiliser le morceau. Un sample peut valoir facilement 5 000 à 10 000 euros ; sur un petit budget, c’est donner plus au mec que je sample que ce que je vais gagner sur le morceau…

 

* Tu as récemment posé pour la marque de vêtements japonaise Uniqlo ; pour quelles raisons ?

Il n’y a pas vraiment de raisons, c’est une demande plutôt plaisante, si on te trouve assez beau pour te mettre sur des affiches et pour véhiculer l’image d’une marque… C’est une démarche inutile à l’appréciation de ma musique, ce n’est pas parce que tu m’as vu sur une affiche que tu vas apprécier ma musique, et je suis plus utile ici à parler musique qu’à faire des photos de mode…

 

* Il est quand même précisé « DJ Mehdi, musicien »…

Oui, c’est vrai. Je n’ai pas vraiment de raisons de ne pas le faire, c’est plutôt marrant, bien payé aussi, même si ce n’est pas le critère le plus important. Et puis on est constamment filmés et pris en photo lorsqu’on joue, c’est trop tard pour préserver mon image, et je crois que ça appartient à une autre époque d’avoir cette démarche. Le fait de poser pour une marque est accepté ; il y a dix ans, ça aurait été une autre histoire ! Je crois aussi que j’ai fait le tour du circuit « parisien » auquel j’appartiens, et j’ai toujours revendiqué de vouloir faire les choses avec le même dévouement, que ce soit pour dix ou cent personnes, alors autant le faire pour dix millions.

 

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Une conversation parue dans le magazine papier Maelström numéro 4