DJ Mehdi #2006

Délaisse le hasard
pour la chance

 

Deuxième rencontre avec Mehdi, dans les bureaux du label Ed Banger, Paris XVIII, au moment de la sortie de l’album Lucky boy. Le DJ vient de signer la musique de Couleur Ébène pour Booba, un moment important de sa carrière, la crise du disque commence à pointer son nez, le rap français a disparu de son radar et on le retrouve de plus en plus souvent derrière des platines.

Nouvelle famille, nouveau quartier, les genres musicaux se marient enfin, les frontières et les murs commencent à tomber. Mehdi, un nouveau souffle, et toujours un discours posé et des mots choisis.

 

*Tu te situes comment par rapport à Ed Banger ?

Je suis l’un des artistes, au même titre que, je vais les citer tous : Mr Flash, Justice, Vicarious Bliss, Krazy Baldhead, SebastiAn, Uffie, et Busy P, c’est-à-dire Pedro Winter, qui est aussi le boss du label, fondé voilà trois ans. Cette structure existe en tant que management de Daft Punk, Cassius, DSL et moi, depuis très longtemps, quasiment huit/neuf ans. La transformation en label est plus récente, il y a une déclinaison orthographique : pour le label, c’est Ed Banger, et Headbanger pour le management.

 

*Quand as-tu intégré le label ?

Je travaille avec la structure de management depuis le début, j’ai sorti des disques chez Chronowax : Karlito, Espion Le Ep ; chez Virgin, chez V2 – Des friandises pour ta bouche en collaboration avec Kourtrajmé en avril 2005 ; dans la foulée, j’ai voulu faire un disque un peu différent, qui soit breakdance, et qui colle à l’envie musicale que Pedro avait pour son label, ça c’est donc fait très naturellement.

La musique lui a parlé, mon projet convenait à ses critères, l’artwork que Bertrand [SoMe, le directeur artistique de Ed Banger – ndlr] développe pour le label est en accord avec l’esprit electro-hip-hop 80’s et moderne que j’ai cherché à développer avec cet album.

 

*Il a mis du temps à sortir ce disque…

Le disque était prêt il y a deux ans, tout comme le disque de la musique du film des Kourtrajmé, il a, lui aussi, mis deux ans à sortir. ça a trainé, ce qui fait que ce disque est sorti ailleurs que chez Virgin.

 

*Ta musique ne convient plus à la politique des maisons de disques ?

Je n’ai rien de mal à dire sur les maisons de disque, je continue d’ailleurs à travailler mes éditions chez Emi. Je n’ai aucune rancœur, c’est juste une expérience. Une autre façon de voir les choses. Il faut avouer que c’est aussi une autre époque, avant que l’industrie du disque ne se casse la gueule. Aujourd’hui Internet change la donne, c’est intéressant à vivre de l’intérieur. Mais ça n’est pas tous les jours rigolo, notamment pour les gens qui bossent dans ces maisons de disques.

Personnellement, ça fait dix ans que l’on bosse ensemble avec Pedro, et à moins qu’il ne renverse ma mère en voiture… bref, je dis ça, je touche du bois ! Je plaisante ! ça va continuer comme ça, parce que ça se passe très bien. C’est pour moi la meilleure façon de sortir ce disque, même si c’est à une échelle plus réduite. Les artistes qui font toute une carrière dans une maison de disque, comme Bob Dylan ou Michael Jackson, je ne crois pas que ça va exister très longtemps.

Quand tu débutes, ça peut faire rêver d’intégrer une maison de disques, mais au jour le jour pour des artistes comme nous [les artistes Ed Banger – ndlr] qui ne faisons pas de gros score de vente, c’est complètement utopique. Et je crois même que c’est un schéma quelque peu dépassé. Tout comme nos parents qui entraient dans une entreprise lorsqu’ils avaient vingt ans, ma mère travaille dans la même société depuis qu’elle a 19 ans, alors que mon petit frère aura eu 10 employeurs dans sa vie à 30 ans. Ça change, et je prends les choses comme elles viennent.

 

*Tous ces changements, ça te fait peur ? C’est motivant ?

Toutes ces mutations de l’industrie, est-ce que ça me touche ? Oui, et dans le cas du disque avec Kourtrajmé, c’est fatalement questionnant. Le projet n’était pas facile, sortir un disque et un film, et les Kourtrajmé ont l’habitude de bosser d’une façon très spontanée, très rapidement, et le disque et le film sont sortis deux ans après avoir été finalisés. C’est clair que tu te poses des questions, et que tu es obligé de t’adapter pour faire les choses, plus rapidement, avec moins d’intermédiaires.

L’histoire de la musique populaire, depuis les années 50, depuis qu’il y a des maisons de disques, s’écrit à plusieurs, et le progrès technique à aussi une énorme part dans tout ça. C’est différent d’écouter des 78 tours, des cassettes, un CD, et là, avec la dématérialisation du disque, c’est encore autre chose. Le progrès est un facteur extrêmement important, sur lequel je n’ai aucune influence, je ne fais que subir.

 

* C’est quelque chose qui te préoccupe ?

Non, et si je reprends l’exemple de l’histoire de la musique populaire, Michael Jackson et Bob Dylan ont révolutionné la musique, au même titre que Sony et Philips l’ont fait en inventant le CD, puis Apple et le iPod, attention, je parle de l’industrie du disque. La musique, le fait d’écrire des chansons, de jouer de la guitare, ça ne changera pas. Si demain il y a une bombe nucléaire qui dévaste tout, pour rester dans la bonne ambiance, et que l’électricité n’est plus, Bob Dylan pourra prendre sa guitare, et ce sera toujours magique.

Je regarde les choses comme un novice, mais aussi comme quelqu’un qui est partie prenante et qui s’intéresse, et oui, je me pose des questions. Je suis aussi un consommateur de musique, j’ai six Ipod, qui sont remplis de musiques très différentes, ça fait une éternité que je n’ai pas acheté un CD, un album… au moins deux ans, depuis que iTunes music store existe, ou que même Limewire ou Napster existent. J’ai tendance d’abord à me renseigner, donc télécharger, avant d’acheter les disques, un peu comme on pouvait écouter la radio, et encore je les achète dématérialisés.

Autre chose, moi qui suis DJ, et très attaché au vinyle, j’en achetais pour 1000 ou 2000 francs [150/300 Euros – ndlr] par semaine, maintenant je mixe avec des CD. Et la qualité du son que je décriais par rapport au MP3, c’est un détail dont je me soucis moins aujourd’hui, et la majeure partie du public s’en préoccupe peu, c’est un fait… Ça me questionne aussi sur la complexité du rapport de l’artiste face à l’industrie de la musique.

Une industrie qui réglemente et norme complètement les choses depuis l’invention de la musique populaire. Ça va du format de la chanson, 3 à 4 minutes avec des couplets et un refrain, au format d’un album, 10 à 15 titres, ce qui n’a rien à voir avec le format de la musique classique, ou un format de 70 titres d’une minute. En tant que consommateur de musique, j’ai aussi mes habitudes qui changent, et j’accepte le changement. Et rien ne t’empêche de conserver un esthétique très noble, le format vinyle, ou de rester dans une maison de disque pendant 30 ans, mais il vaut mieux s’adapter plutôt que de mourir.

 

*Tu semble faire un retour au live, tu fais beaucoup de DJ set depuis quelques temps, ça permet aussi à un disque de vivre ?

Oui, certainement. J’ai toujours été un DJ, et je le fais plus qu’avant, ça fait vivre un disque, ça entretient de l’actualité, et ça permet de faire découvrir ma musique, ma personnalité, et ce que j’aime, à un public que je ne connais pas toujours. Je joue à Paris une à deux fois par semaine depuis 98, mais à Amsterdam les gens me connaissent peu, comme aux USA et en Angleterre, où ma qualité de producteur est moindre car je n’ai fait que peu de choses là-bas, et peu de mes disques y sont disponibles. J’ai l’occasion d’aller mixer là-bas, et c’est très important pour moi.

 

*Tu disais que ton disque était ce que Pedro attendait de toi, c’est un side-project ?

Ce n’est pas du tout un side-project ! Je n’ai jamais fait de side-project, le premier album de Rocé dans lequel j’ai trois morceaux n’est pas du tout un side-project. Ce disque porte mon nom et pour la première fois de ma vie il y a ma tête sur la pochette, j’apparais brièvement dans les clips, c’est un disque de plus dans mon parcours.

 

*Tu étais impatient que le disque sorte ?

Je n’avais pas de pression particulière, et depuis ce disque je n’ai pas arrêté de bosser, de faire des instru pour des artistes ou des potes, des remix, des tournées, je fais de plus en plus de live, et de DJ set. J’ai participé à plusieurs B.O. de films, il y a eu Taxi 3, Femme Fatale, La Compagnie des Hommes, Roi & Reine, Megalopolis, et Sheitan de Kim Chapiron. Je n’étais pas dans un besoin pressant de sortir un disque, il y a d’ailleurs eu quatre ans entre les deux derniers. Si j’avais été dans l’urgence dévorante de sortir un disque, je ne ferais pas ce genre de musique, et si en plus le désir de publication était si fort, c’est que d’une certaine façon je lie le destin de ma musique à celui du public.

 

*Oui, et ça n’est pas un mal…

Non, ça n’est pas un mal, mais si je devais réfléchir comme ça, je ne ferais pas ce genre de musique, sinon je n’aurais pas fait les choix que j’ai fait dans ma carrière. Il aurait été plus facile pour moi de faire une compilation de rap français et d’appeler tous les mecs que je connais.

 

*Ce disque ne me choque pas, on y retrouve tes influences qui ont été digérées, il y a des compositions, c’est différent, et ça reste du DJ Mehdi…

Je suis plutôt d’accord avec toi, c’est différent, et c’est vrai que ma démarche qui demandait peut être plus d’explications à un moment, en demande moins aujourd’hui. Par exemple le fait qu’il n’y ait pas de dichotomie entre la dance-music et le rap, je trouve que c’est vraiment très important.

 

*Oui, d’ailleurs tu as beaucoup contribué à ça, tout au moins pour la France…

Oui, mais tu sais qui a vraiment contribué à ça ? Ce sont Pharrell Williams et Timbaland ! Et dans leur sillage, Rockwilder, Swizz Beat avec des morceaux pour Busta Rhymes ; ou Missy Elliot, du fait qu’elle accepte les sons de Timbaland. Je me souviens du morceau Tear da roof off, et dans des interviews dans Mixmag ou DJ Mag, Junior Sanchez, Roger Sanchez ou Laurent Garnier, disaient « c’est de la techno ! » Pendant que nous étions avec nos petits marteaux en train de casser le mur, les Timbaland et Pharrell sont arrivés avec un bulldozer, et ils ont explosé le mur.

 

*Oui, mais tu as quand même fait rapper le 113 sur une boucle de Kraftwerk !

J’apprécie et je revendique même le fait que Pedro et moi, notamment, on bossait sur cette fusion, qui n’était pas déclarée. Eux n’ont plus n’avaient pas d’explications : Timbaland revendique qu’il tient ça de PrinceJay Dee, qui vient de Detroit, a souvent souligné le fait que l’on ne pouvait pas venir de Detroit et ne pas aimer la techno, Pharrell et Timbaland n’assument pas autant.

Je suis content que ça se soit vu avec ce morceau de 113, et en vérité, c’est arrivé aussi parce que ces deux américains ont fait ce lien sans le savoir, et ils ont rendu le truc complètement évident. Et sachant aussi qu’ils produisent pour des Justin Timberlake, ils sont encore plus puissants, et ils ne créaient pas seulement un pont avec la dance-music, mais avec toutes les musiques ! Ils font de la pop aussi facilement qu’ils font un morceau pour Jaÿ-Z ou Noreaga. Ils font ça avec le même respect.

 

*Oui, mais ce sont des Américains, pour un Français d’imposer ça, c’est plus difficile ?!

Oui, c’est vrai que ça a été plus dur, plus laborieux, et les américains ont beaucoup aidé à l’acceptation du truc, et c’est vrai qu’avec Pedro on n’a pas hésité à s’engouffrer dans la brèche, et aujourd’hui on se satisfait d’avoir emprunté cette voie.

 

*Pour changer de sujet, tu pensais produire pour Booba un jour ?

Je connais Booba depuis le Beat De Boul’, on est de la même génération. 1994/1995, un des premiers morceaux que j’ai fait en dehors d’Ideal J, c’est un remix de Qu’est-ce qui fait marcher les sages ? des Sages Poètes de la Rue, et déjà le groupe Lunatic existait, Booba et Ali enregistraient un album chez les Sage Po’. Je connais Booba depuis cette époque, et il sortait déjà du lot, au sein de cette click qui était bien fournie entre Zoxea, Dany Dan, Egosyst, qui s’appelle maintenant de Arafat ; Je connais aussi Oxmo depuis cette époque, avec qui je n’avais jamais travaillé avant le film Sheitan.

On se connaît tous plus ou moins, on a joué à des concerts ensemble ou on s’est croisé en studio. Le lien vient de Different Teep qui enregistrait chez les Sages Po’, et Melopheelo mixait leurs premiers disques, ce lien persiste et il a même donné plusieurs collaborations entre Manu Key et Dany Dan.

Avec Booba, on s’est revu quand il a participé à l’album du 113, 113 degrés, pour lequel j’ai produit quelques titres dont un sur lequel Booba devait rapper. En se revoyant, il m’a dit qu’il avait terminé son album (Ouest Side – ndlr), mais que si j’avais une instru à lui proposer, il était intéressé. Sur ce, je lui ai amené un premier CD de beats, avec lequel j’avais l’impression d’aller dans son sens. Il trouvait ça bien, mais estimait qu’il avait déjà des morceaux dans le même genre sur son album, réalisés par des compositeurs qui sont très proches de lui, et qui lui font un son sur mesure, Animal Sons.

Il m’a demandé de le surprendre, avec quelque chose de très différent. Je lui ai donné un CD avec trois morceaux, notamment celui qui deviendra Couleur Ébène, on était dans sa voiture, il balance le titre à fond, j’étais content de lui soumettre ce son, mais un peu sceptique, et au contraire, il m’a dit : « Je m’imagine bien sur ce son, je ne vois pas trop comment je peux poser dessus, mais on ne sait jamais… »

C’était un morceau qui était prévu pour Lucky Boy, pour lequel on avait prévu une sortie en single, et on avait même planché sur un clip ! La forme instrumentale est très proche de la version de Booba, avec un mix un peu différent. Trois semaines plus tard, j’ai reçu un texto de Booba qui me disait : je n’ai jamais fait ça avant, j’ai essayé. La conclusion de cette histoire, c’est que l’on peut toujours être surpris par ces artistes que l’on a l’impression de connaître.

Booba a un style très particulier, prédéfini par trois albums, chapeau à lui d’avoir pris le contre-pied de ce que l’on attendait de lui et je le remercie d’avoir fait découvrir une autre facette de ma production, un peu comme 113 l’avait fait avec le morceau que tu citais avec le sample de Kraftwerk, qui est un titre que je m’apprêtais à sortir en vinyle sur mon label Espionnage à hauteur de 800 exemplaires. 113 l’a rendu populaire, et a vendu plusieurs centaines de milliers d’albums.

 

*Tu crois encore à la case Hip-Hop, à la case rap ?

J’ai trente ans et je suis le plus gros fan de hip-hop qui soit, et c’est aussi pour ça que je fais cette musique-là aujourd’hui. Il me semble, dans la façon dont j’envisage les choses, que le hip-hop doit refléter qui tu es à une période donnée. Je serais dans un mensonge complet si je prétendais être aujourd’hui dans les pompes du mec que j’étais à 17 ou 18 ans, le producteur quasi-exclusif de la Mafia k’1 Fry. La vérité est que ma vie a changé.

 

…….
*Changé ou évolué ?

Non, j’ai changé, je revendique un changement, ça ne veut pas dire que je renie quoique ce soit, au contraire ! Je continue à faire des instru de rap, moins qu’avant, pour des questions de temps et de motivation il est vrai. Et c’est vrai que le risque qu’a pris Booba avec Couleur Ébène ou que le 113 prend de temps en temps, sont des occasions assez rares. Récemment j’ai fait un morceau pour la compilation de Rim-K, Illégale Radio, pour les mecs de L’Skadrille, qui sont plutôt ‘classiques’.

Ils ont choisi un instru un peu spécial, et c’est vrai que ce genre d’occasion n’arrive pas souvent. Je ne sais pas si ce sont mes instru qui deviennent très spéciaux, ou si ce sont les rappeurs qui prennent moins de risques, c’est peut être un peu des deux, et les occasions se présentent moins.

Par contre, je reçois autant de demandes qu’avant, mais c’est vrai que j’ai plus de mal à répondre positivement, notamment quand il y a un cahier des charges très précis, ce qui était le cas pour la production du second album de la Mafia k’1 Fry. La charte musicale qu’il fallait suivre, est qu’il fallait des rap très street, et avoir un son très proche de ce qui se fait aux Etats-Unis, mais pas forcément de ce que j’aime aux États-Unis. Le brief était serré et je n’ai pas trouvé mes marques.

Je me rends aussi compte que les choses que je fais le plus naturellement me procure le plus de plaisir, et c’est aussi ce qui fonctionne le mieux. Pas forcément en terme de vente, mais en terme de perception de la part du public, d’essayer de m’adapter coûte que coûte ne me réussit pas trop en général.

Comme je le dis souvent, le hip-hop, ce n’est pas une boîte de nuit avec Joey Starr, Kery James et Booba à l’entrée, qui décident qui entrent et qui n’entrent pas, c’est une maison complètement ouverte dans laquelle tout le monde peut entrer, et faire ce qu’il veut. Oublie les noms, ce sont juste des exemples.

 

*Il y a qui dans cette maison ?

Il y a Doc Gyneco, qui sera éloigné du Saian Supa Crew, mais aussi Diam’s… c’est aussi pour ça que c’est vivant, et que ça change, si on devait faire tous la même musique que l’on faisait à 19 ans, imagine l’état du truc aujourd’hui ! En ce moment, on parle de Oxmo, Rocé, Abd Al Malik, ou Rocca qui s’est approché d’un truc sud américain, Imoteph, Djimi Finger, Yvan ou même Para One et TTC, des mecs qui font partie d’une certaine façon de cette grande maison, qu’ils le veuillent ou non, et je ne sais pas s’ils le revendiqueraient.

Ils enrichissent cette musique, et notamment ce qui me rend assez fier, c’est que ça vient de France. Que l’on arrive à prendre un courant musical qui ne vient pas de chez nous, et que l’on réussisse à le rendre si riche, si différent, c’est quand même très agréable. Moi qui aie bossé avec Booba, Mokobé, Kery et Tekilatex, et qui tourne en ce moment avec Para One, je peux te dire qu’il y a un fossé entre ces gens qui ont quasiment le même âge, habitent quasiment le même endroit, et qui font une musique qui pourrait porter la même étiquette, mais il y a un fossé dans leur recherche d’intensité musicale, de production, de composition, d’écriture, et c’est très inspirant.

Dans les mouvements comme le hip-hop, le punk, la techno, mais aussi le skate ou le graffiti, qui arrivent souvent au moment de l’adolescence, et qui marquent instantanément et très fortement, ça donnent souvent des premiers disques qui sont radicaux. Et parmi ces gens qui sont devenus des références de leur milieu, on en retrouve qui font la même chose à 17, comme à 30 ans, et je trouve ça fascinant. Il y aussi des gens qui pensent qu’il est nécessaire d’étendre son public, et j’ai envie avec cet album d’avoir un plus large public, il n’y a pas de bonnes ni de mauvaises façons de faire.

Demande à Joe Strummer et Johnny Rotten : Joe Strummer a fait des disques très différents, dès le troisième album des Clash, il est allé à New York avec Futura 2000, il a fait This is Radio Clash et des disques de hip-hop. J’aime ces exemples du punk, du graf ou du skate ; ils subissent les mêmes dilemmes, certains changent et d’autres non, certains considèrent que le graffiti c’est uniquement sur des trains.

C’est un mélange de tous ces points de vue qui va enrichir la culture, ça prouve que c’est vivant, donc fatalement des gens vont trouver que mon parcours est… ‘farfelu’ comme j’ai pu l’entendre. Certains ne comprennent pas du tout ce que je fais, d’autres ne veulent pas comprendre, ils sont parfois méchants ou jaloux, ils disent que je fais ça pour l’argent, ce qui est la plus grosse idée reçue de mon parcours. En tant que producteur, ça aurait été plus simple de faire une compilation de rap avec mes potes français, et des américains qu’une maison de disques pouvait acheter, et d’en faire un succès, plus facilement qu’avec un autre disque que j’ai pu faire en solo, avec Karlito ou Rocé.

 

*Tu as refait de la musique avec Karlito ?

Non, il y a eu un second album qui est passé relativement inaperçu, mais je n’ai pas participé. Nos chemins se sont séparés, ça reste l’un des meilleurs rappers avec lequel j’ai travaillé.

 

*Je trouve que cet album se bonifie avec le temps, je ne le trouvais pas évident à sa sortie…

C’est l’un des disques dont je suis le plus fier, il a vraiment bien vieilli, on avait peu de pression pour le faire. On n’en a pas vendu des masses, mais on a été très content du résultat. C’est aussi le premier disque que j’ai mixé chez moi, et j’avais proposé à Karl de l’appeler Contenu Sous Pression,  car ça faisait comme lorsque tu ouvrais une canette, un pshiit !! On aurait pu faire un son plus poli, mais on a voulu conserver un aspect brut. Il y a un disque qui m’a pas mal inspiré à l’époque, c’est Sex & Violence de Boogie Down Production. L’histoire veut que les mecs ont perdu les bandes mixées, et ils avaient niqué leur budget, donc ils ont pressé les mise à plat ! Ce que l’on écoute, les singles de cette époque, Duck Down par exemple, on peut retrouver ce son un peu sourd, qu’ils ont dû essayer de rattraper au mastering.

Aux USA, c’est très différent car ce sont les artistes qui paient pour les séances de studio, ce qui n’est pas le cas ici, et qui m’apparaît complètement fou. Le mec ne voulait pas repayer la séance de mixage, on peut entendre le résultat ; ça me fait penser à un truc de dance-hall, où les mecs ne se prennent jamais la têtes concernant la qualité du son, ou certains albums de Prince dans lesquels il y a ce son brut.

 

*Para One est un peu comme toi, il respecte DJ Premier qui a toujours fait la même chose, mais lui affirmait ne pas pouvoir rester dans le même créneau…

C’est vrai, et en plus il en parle très bien. Je me sens proche de Para One, on a le même genre de parcours, il y répond de façon plus affirmé que moi, car en plus il a fait un disque de house, que j’aurai du mal à faire personnellement, car je connais moins cette musique, et j’ai du mal à me situer dans le juste dans ce genre de musique. En plus, on sort un disque en même temps…

 

*Des disques très différents…

Oui, et c’est bien de le remarquer, car c’est vraiment un disque de musique électronique, l’influence rap ne se sent presque plus, même dans le morceau avec les TTC. En tout cas, c’est un super disque. On a fait plein de dates ensemble cet été, Institubes et Ed Banger paraissent aux yeux du monde assez proches ; mais aussi de toute la scène émergente, de Kavinsky à Uffie, Sebastian, Flash, Feadz, Oizo, les labels Record Maker et Disque Primeur… Je suis fier d’être au bon endroit au bon, un peu malgré moi, car je suis quand même d’une autre génération, et j’ai déjà sorti plusieurs disques ; comme TTC, qui n’est pas un nouveau groupe et qui vient de faire un troisième album.

Si je compte deux Ideal J, trois 113, Different Teep, Karlito, deux albums solos, Des Friandises Pour Ta Bouche et Espion Le Ep, ça fait onze disques en tout ! Quand j’arrive dans un pays étranger, et que l’on m’interview, on me demande parfois si I Am Somebody est mon premier maxi ! J’aime aussi l’idée d’apparaître neuf, alors que c’est mon onzième disque !