Ashkenaton. Bagout, rap & judaïsme

Ashkenaton par Hector de la vallée

Feuj rap jeu

 


Ashkenaton est un nom d’emprunt pour un projet musical et artistique fait avec beaucoup de sérieux. Un super-héros du rap, juif et fier de l’être, un egotrippé compulsif qui jongle avec les mots et les clichés pour mieux provoquer, questionner et invectiver.

Dans la vraie vie, Lucas est un jeune homme posé et lettré, qui aime discuter le bout de gras, qui se réfère à Costes, Levinas, RZA, Necro et MF Doom. Il est féru de documentaires, de phénomènes internet et voue un culte au Wu-Tang.

N’oubliez pas que tout ça est fait au nom de l’humour, la dérision et l’art de la rime.

 

* À la base, tu es fan de rap, on me disait que tu avais commencé par officier sur Internet…

J’ai fait un blog il y a quelques années, West Coast Indies, sur la scène rap indépendante de la côte Ouest des États-Unis. Ça parlait de Shape Shifters, Living Legends… Ça a commencé autour de 2001. J’écoutais ces groupes, et il y avait peu d’informations sur le sujet.

Dans le lot, mon groupe préféré était les Shape Shifters, pour le délire science-fiction et le côté lo-fi de leur musique. C’étaient entre autres Awol One et Circus. Circus rappait off-beat tout le temps, il ne parlait que d’extraterrestres, d’Illuminatis et de trucs comme ça. Depuis il a arrêté le rap et il a fait des séjours en hôpital psychiatrique. Je pensais que le mec faisait ça avec pas mal de recul, mais je crois qu’il entendait vraiment des voix ! (Sourire.)

 

* Et à quel moment le rap est entré dans ta vie ?

Au lycée, on avait acheté un graveur de CD avec un pote pour faire de l’argent. C’était en 96/97 à la grande époque du rap français. Je connaissais surtout les Beastie Boys. Et puis j’ai eu entre les mains 2 Bal 2 Neg, Fabe, et j’ai aimé. À 18/19 ans, j’ai bossé pour un site de téléchargement légal, pour écrire sur l’actu rap US. C’est là que je suis passé de simple auditeur à me faire une culture pointue. Je découvrais au quotidien, d’ailleurs quand Moment of Truth de Gangstarr est sorti, je ne connaissais même pas le groupe !

Ensuite, j’ai monté une asso à Strasbourg, d’où je viens. Avec le réseau que j’avais et les contacts de petits groupes de rap indés comme Shape Shiffters, on a organisé des concerts. J’ai fait venir plusieurs fois Galapagos 4, des mecs très sympas. On a fait jouer Orko de Pyschotic Alien. C’est un rasta de Californie, il a aussi un groupe avec Bigg Jus. Il est arrivé en retard, j’étais saoulé, mais quand tu vois Orko et son grand sourire, ça rassure. Il a joué dans un caveau devant un public qui ne l’attendait pas, pendant deux heures et demie en rappant sur de la drum & bass. On a aussi fait jouer dDamage avec Subtitle et Existereo, Tacteel, et quelques autres. J’avais un réseau que personne n’avait, et plus dans la réalité que sur Internet, c’était sympa.

 

* Qu’est-ce qui ensuite t’a motivé à faire du rap ?

Les rappeurs parlent d’arabes, de noirs, même de chinois, et il n’y a aucun rappeur qui parle des Juifs et de la communauté juive en France. Et comme je suis juif, je me suis dit que j’allais prendre le créneau !

J’imaginais assez bien une sorte de Wu-Tang juif ! Des mecs sur-énervés et qui rappent. J’avais envie d’écouter ça et personne ne le faisait. Un jour, un pote a fait la blague Ashkenaton. J’ai trouvé ça cool et je m’y suis mis.

 

* Souvent les rappeurs blancs aux États-Unis sont juifs, et parlent de ça dans leurs textes…

Ça dépend en fait, les Beastie Boys sont juifs, mais ça n’est pas du tout leur sujet. Je crois que la plupart des rappeurs blancs étaient principalement juifs, jusqu’à l’arrivée de Eminem, et que tout le monde fasse du rap en général. Ils ne parlaient pas spécialement de ça, mais le mentionnaient au détour d’un morceau, souvent ça s’arrêtait là.

Ça doit être un truc de show-biz, il y a beaucoup de juifs qui ont toujours bossé là-dedans, et aux États-Unis il y a toujours eu des musiciens juifs. De toutes façons, les producteurs de musique en Amérique, ça a toujours été des juifs, comme Rick Rubin… Et le rap vient de New York qui est quand même la ville où il y a le plus de juifs au monde. C’est naturel.

 

Wu menorah par Hector de la Vallée

* J’ai l’impression que c’est quelque chose qui pouvait revenir dans les interviews. Il y a Remedy qui a été un marqueur…

C’est vrai que Necro et Ill Bill ont toujours parlé du fait qu’ils étaient juifs dans leurs interviews. Ill Bill a fait des raps sur le fait qu’il est juif, un gros juif. Il en parle plus que Necro. Et quand tu es ado, que tu écoutes le Wu-Tang, et que tu as ce morceaux avec le sample de chant hébraïque au début, consacré à la Shoah, Remedy, ça te fait quelque chose.

Remedy, c’est génial, il y a le côté rappeur qui se plaint, une activité favorite des juifs dans la vie (sourire) et il le fait sur le thème de la Shoah. J’ai halluciné quand j’ai écouté ce morceau qui était sur une compile Wu-Tang officielle, la classe quoi ! Après il n’a rien fait de vraiment bien.

 

* Oui, c’est dommage, par contre il a placé ce morceau sur tous ses albums et mixtapes…

Il a compris. C’est un morceau que quelqu’un devait faire sur la Shoah, et il fonctionne bien. Necro a fait récemment un morceau en revendiquant un côté jewish gangsters, c’est vraiment plus dans la veine de ce que je fais. Moi, j’ai pris tous les mots de yiddish et d’hébreu que je connais et j’ai cherché à faire des rimes à la con avec.

Necro, il fait la même chose, il reprend des mots et fait des vannes dessus. Il y a un côté humour juif très marqué chez lui, il sort des trucs atroces, mais c’est de la dérision, beaucoup plus que chez d’autres rappeurs. C’est pareil avec le gangsta-rap, où il y a différents niveaux de lectures des textes.

 

* Ceux qui ont revendiqué leur identité juive avaient un profil plutôt ghetto…

Oui, c’est normal, quand tu es bourges, c’est moins évident de rapper. Les Beastie Boys sont partis dans un délire de rap festif, ils sont vraiment plus show-biz. Il y avait une rumeur sur Remedy qui disait qu’il était le fils de l’avocat du Wu-Tang, mais c’est difficile de dire si c’est vrai ou faux. Third Bass n’était pas spécialement ghetto comme rap.

Sinon, il y a Matisyahu qui faisait du reggae/roots à l’ancienne, et c’est un loubavitch avec la barbe le chapeau. Et c’est vrai que dans le reggae, il y a une connexion Israël/Zion. Lui, tu ne le remarquerais pas s’il n’avait pas ce look, mais c’est bien foutu, il avait pas mal de succès, il a mis les pieds dans le plat, il fait de la musique de Noir avec son look de Super Feuj.

 

* Et il y a le phénomène Socalled…

Je ne le connaissais pas quand j’ai commencé, mais ça existait déjà depuis quelques années. Dès que j’ai fait écouter ce que je faisais les gens m’ont évidemment dit Socalled. Pour le coup, il fait vraiment du rap juif. Necro ça n’est pas du rap juif, c’est un juif qui fait du rap hardcore. Il en parle, mais ça n’est pas son concept.

J’étais un peu dégoûté de découvrir Socalled : un mec bien meilleur musicien que moi qui faisait du rap (sourire), sauf que lui a un côté bon enfant. Mais il a été le premier à faire ça. Il a des super instrus avec des samples de klezmer. Dans son premier album, il a un morceau avec Killah Priest, et il a trouvé un bon sample qui fait vraiment Wu-Tang.

 

Le problème c’est qu’il y a pas vraiment de marché pour le rap juif. C’est une curiosité. Alors que quand tu fais du klezmer avec des influences hip-hop, c’est beaucoup plus intéressant. Il paraît que c’est bien en concert, mais je n’ai pas réussi à le voir, c’est toujours complet.

 

* J’ai vu un concert avec des potes, on était quasiment les seuls à ne pas être juifs, à ne pas connaître tout par cœur…

Je me demandais justement qui était son public. Si ça n’était pas des gens qui vont le voir comme ils vont voir Balkan Beat Box car ils aiment bien écouter les Gitans. Quand je te disais que j’attendais ça en tant qu’auditeur, j’aurais bien voulu qu’il y ait quelqu’un qui me représente (sourire.)

Je le vois quand je fais des concerts. Je ne joue pas dans les trucs juifs, mais il y a toujours quelques juifs dans la salle et à chaque fois il y a un truc assez fort qui se passe, un truc d’identité, et j’ai des retours positifs. Ça parle aux gens, ça les touche…

 

* Tu es déçu de ne pas avoir plus de soutien de la communauté ?

En fait non, ce que je fais n’est pas communautaire…

 

* Comment ton auditoire reçoit tes chansons ? Et qui vient te voir en concerts ?

En gros, ceux qui aiment sont des gens fans de rap et qui ont une bonne culture rap, et les juifs. Les juifs, ça leur parle pour le côté juif, mais plutôt les jeunes et ceux qui sont en âge de comprendre. Quand tu écoutes beaucoup de rap ce que je fais te paraîtra normal, mais quand tu n’y connais rien, c’est plus dur de cerner le côté humour. Quand tu écoutes Alkpote, tu comprends le délire. Et les gens qui aiment le rap comprennent tout de suite le côté blague

Par contre, un pote d’un pote, qui est juif pratiquant et fait du slam, m’a dit qu’il n’aimait pas ce que je faisais car il n’est pas d’accord avec ma vision du judaïsme. Il n’aime pas pour de bonnes raisons.

Pour revenir sur la communauté, ça dépend ce que tu entends par communauté. Ce que l’on appelle la communauté juive, ça concerne les religieux et c’est organisé autour de la synagogue. C’est un milieu auquel je n’appartiens pas du tout. Je suis athée et laïque, ma famille l’est aussi.

 

* Ah oui, j’utilise communauté dans un sens large…

Ça correspond à quelque chose de précis : tu as les Juifs communautaires et les Juifs assimilés, qui a toujours été un grand mouvement chez les Juifs européens. En gros, avant la guerre, car évidemment la seconde guerre mondiale a changé beaucoup de choses, il y avait une tradition de juifs communistes. C’est une génération qui a laissé tomber la religion. Il y avait aussi les démocrates, la bourgeoisie juive en France et en Allemagne qui étaient les Juifs assimilés.

Ce sont des gens qui ont intégré les modèles républicains de l’époque, qui ont laissé tomber la religion, comme les Chrétiens ont pu le faire. Ça correspond à la création d’une société athée. Et en fait, ceux-là sont morts pendant la guerre, ou ont émigré.

Ma famille, ce sont ces Juifs assimilés, c’est ma culture. Mes grands-parents sont de la génération qui a complètement plaqué la religion. Ces gens-là ont eu tendance à faire des mariages mixtes, et c’est aussi une raison pour laquelle cette culture est en train de disparaître, ça disparaît avec l’assimilation, c’est assez logique. Du coup, j’ai fait Ashkenaton, c’est quelque chose d’identitaire et de juif, mais à la base, avant de faire ça, il se trouve que je suis juif de famille. Je ne suis pas religieux, je ne vais pas à la synagogue, je n’ai pas fait ma bar-mitzva.

 

Je me suis toujours senti juif et j’ai toujours parlé de ça car on me l’a appris. Et il y a la Shoah qui a traumatisé toute la famille, évidemment. C’est donc très présent dans mon identité, mais dans la vie je n’ai jamais traîné spécialement avec des juifs.

Ce que je fais, il y a plein de gens que ça fait marrer, parce qu’il y a un délire sur l’humour juif. Moi, mes modèles c’est plus Woody Allen, Philip Roth… D’ailleurs, il y a une vieille polémique avec Woody Allen et Philip Roth qui ont été constamment traités de self-hating jew, qui est l’expression consacrée, par les juifs traditionnels et religieux.

Moi, je reprends vachement ça, une vision caricaturale des Juifs au premier degré. Woody Allen reprend le personnage du juif ultra névrosé, tout le temps malade, qui se prend la tête. C’est pas une vision très positive, c’est pas un winner. C’est dans cette tradition là que je m’inscris.

 

Du coup, quand tu dis communauté c’est compliquée comme question, car finalement même des gens religieux peuvent apprécier ce que je fais, mais les gens a qui ça parle le plus, ce sont les juifs comme moi, qui se considèrent à la fois comme juif, mais aussi pas comme juif car très assimilés. Et chacun se considère juif différemment en fonction de comment il a été élevé.

Quand tu prends le répertoire de chansons yiddish et klezmer, c’est de la musique folk populaire et les chansons des juifs ukrainiens, c’est carrément du gangsta-rap ! Des histoires de gangsters qui racontent comment ils ont tué et arnaqué des mecs. C’est une culture juive qui est morte, mais c’est ma lignée. Le délire cabaret klezmer est une culture qui a plus survécu aux États-Unis, ce sont ceux qui ont eu la bonne idée de s’en aller à temps.

 

Rabbi Rap par Hector de la Vallée

* Tu connais des rappeurs qui font la même chose que toi…

Les gens qui sont sur le EP Opération pièces jaunes ne font pas de rap par ailleurs. Par contre, j’ai rencontré sur Internet quelqu’un qui s’appelle Shmoolik. Il a un peu de visibilité, des instrus bien produits, des clips. C’est un mec de Sarcelles qui s’est expatrié à Jérusalem, c’est un religieux avec la barbe, très sioniste, il fait vraiment du rap juif. On est en contact depuis longtemps, il n’est pas dans le même délire, mais on respecte le travail de l’autre.

Il y a Seno des Sales Blancs, qui vient de la scène rap français, mais je n’ai été en contact qu’avec son manager, qui a trouvé marrant mes morceaux. J’ai aussi été en contact avec un mec qui s’appelle MC Illuminati, il est vraiment dans le même délire que moi, il est antifa et très engagé, mais je crois qu’il ne fait plus rien. Il a clashé Soral dans ses morceaux et dans les commentaires des soraliens venaient réagir, et ça s’insultait.

 

* Tu me disais que c’était l’année des Juifs, et qu’il fallait en profiter…

Je ne sais pas quel profit ! L’année des juifs, c’est plus par rapport à Dieudonné. Ce que je fais, c’est de l’humour avec des clichés sur les Juifs. Et c’est ce que fait Dieudonné. Selon moi Dieudonné est antisémite, tout le monde n’est pas d’accord là-dessus, mais c’est assez clair pour moi. Même s’il ne l’a pas toujours été, il est parti dans un délire obsessionnel là-dessus.

Je pense que Dieudonné joue des clichés, mais pour les conforter. C’est un mec dont le message est « Il y a un complot sioniste en France, les sionistes contrôlent le pays… » Moi, c’est l’inverse, je reprends les clichés dans l’idée du gangsta-rap. Des mecs qui racontent « Tu crois que je suis noir, que je tue des gens et que je viole des femmes, non seulement c’est vrai, mais c’est encore pire que tu croies… » Cet humour-là, je le trouve marrant.

« Tu crois que je contrôle le monde, et c’est vrai, d’ailleurs c’est moi qui ait ton argent… » Ça me fait marrer, et plein de gens, notamment le public rap, comprend tout de suite le délire car ils ont l’habitude. L’idée n’était pas de se positionner comme anti-Dieudonné, même si quand j’ai commencé la polémique était déjà là.

J’ai l’impression aujourd’hui que je ne peux pas éviter, dans la réaction des gens, qu’il y ait un peu l’ombre de Dieudonné autour de moi, surtout depuis que Valls s’en est mêlé et que c’est devenu une polémique nationale.

 

* Le traitement médiatique de l’affaire a donné l’occasion de tout mélanger…

Oui, d’ailleurs je me suis fait prendre la tête depuis cette affaire, et en plus j’aime bien parler de ça dans les soirées. Il y a des gens qui sont obsédés par les Juifs, ça a toujours été comme ça je pense, un peu partout je crois. Ça excite un peu l’imagination, et ça s’est accentué, et je me retrouve à discuter de sujets qui sont…

Bon, je vais pas développer parce que on en aurait pour des heures, mais les Juifs, les Juifs en France, est-ce que c’est une religion ou un peuple, la Shoah, la mémoire de la Shoah, est-ce que ça a existé, Israël, Palestine, le Mossad, les sionistes qui contrôlent le monde… et c’est un gros bordel dans la tête de tout le monde !

 

Pompe par Hector de la vallée

* Mais toi, le fait de t’être positionné en faisant du rap avec des clichés juifs, donc de revendiquer quelque chose, ça n’est pas là où tu réalises l’ampleur de la polémique ?

Oui, mais là je te parle de gens que je rencontre au hasard, et moi quand je rencontre des gens, je ne passe pas mon temps à faire de la provocation ! Les gens en parlent avec moi, parce que je pourrais être juif et je le suis, et j’aime bien en discuter, et quand on me pose la question, je dit « Oui je suis juif », et là c’est parti… c’est quoi ta question ?

 

ashkenaton_CDH

* Tu t’investis en faisant du rap, tu pointes des choses, tu soulèves des problèmes, tu te confrontes, mais il y a dix ans, est-ce que les gens parlaient autant de ça ?

Il y avait déjà des discussions au lycée. Antisémite, c’est un mot, et sans entrer dans la polémique « les arabes sont des sémites », si tu acceptes que antisémite, c’est anti-juif, il y a des gens qui ne sont pas du tout obsédés par ça, mais ils te sortent des trucs qu’ils ne connaissent pas bien.

Le racisme contre les Noirs, ça consiste à les rabaisser limite moins qu’humain. Sur les Juifs, il y a un délire de les reconnaître un peu supérieurs, plus forts en affaires, plus intelligents et c’est ça le problème. C’est différent du racisme courant. Quand les gens connaissent pas bien l’histoire, ils ne captent pas l’implication de ce qu’ils peuvent dire. Tu as aussi des gens qui sont franchement haineux et qui ont un problème envers les juifs. Et des gens qui se posent juste des questions.

Je me souviens au lycée, je discutais avec une nana de ma classe, je lui dis que je suis juif et elle me regarde en disant « j’ai jamais vu un juif ». Ça n’était pas méchant, juste sincère, mais ça fait bizarre quand on te dit ça. Quand tu te poses des questions, que tu comprends que tu as une identité particulière, c’est tout un bordel.

C’est une identité compliquée d’être juif non-communautaire athée, ton identité se fait grandement par rapport aux persécutions et c’est l’histoire de ma famille, ça n’est pas jouer la victime que de dire ça, c’est un héritage. Tu grandis là-dedans, on t’apprend que c’est arrivé, et c’est possible qu’un jour tu sois traité différemment à cause de ça.

 

* C’est quelque chose qui revient dans ta famille ?

Oui, bien sûr. Ils viennent de Pologne, d’Allemagne et de France. Mes grands-parents ne sont pas morts pendant la guerre, mais ils ont eu des histoires pas possibles. Mon grand-père a été déporté et s’est retrouvé à Drancy. Il a pu choisir sa cellule et il s’est mis avec une bande de délinquants juifs, dont un avait une jambe de bois. Ils se sont retrouvés dans le train en direction des camps et le mec a dévissé sa jambe de bois, sorti une scie, scié la porte et ils ont sauté du train ! des histoires pas possibles !

Mes grands-parents paternels étaient en Pologne, ils étaient communistes, donc on les a aidés à fuir, c’est ça qui les a sauvés. Mon père était en Pologne, il s’est fait chasser du pays parce qu’il était juif en 69. C’est une période peu connue, même des juifs. En Pologne, ils ont viré les Juifs, mon père s’est retrouvé apatride, et les seuls qu’ils ont gardé ce sont les vieux. Le gouvernement a interdit aux Juifs d’être fonctionnaires, sachant que c’est un pays communiste, tout le monde est un peu fonctionnaire, c’est pas facile.

Dans ma famille, je suis la première génération qui n’a pas connu un tel événement. Je ne suis pas parano, mais je sais que ça a existé. C’est bizarre comme identité parce que tu n’es pas communautaire et pas religieux, mais il y a un truc très fort qui te colle à la peau. En même temps, ça n’est pas un délire complet. Du coup, il y a un coté cool de faire du rap avec cette identité, faire quelque chose qui est sympa, faire marrer les gens.

 

* C’est difficile d’appréhender cet héritage…

C’est surtout l’idée de se positionner, assumer une appartenance et surtout j’essaie de garder un côté léger. Ce que je fais n’est pas religieux, par contre le personnage d’Ashkenaton est religieux. Dans les paroles je dis que je ne mange pas de porcs, que je fais shabbat, mais c’est le personnage qui fonctionne comme ça, sinon tu enlèves la moitié des blagues. Pour le côté provocateur, le personnage est un gros cliché, et si tu enlèves le coté religieux, c’est la moitié des clichés.

 

* C’est une démarche culturelle alors…

Oui, voilà, c’est vraiment la culture yiddish que je revendique, beaucoup plus que le religieux. Le yiddish était la langue populaire, pas du tout sacrée, qui correspond à une culture. Une langue vernaculaire avec beaucoup d’argot. Quand tu ouvres un dictionnaire yiddish, la moitié du bouquin sont des insultes. C’est une culture qui a plus ou moins disparu.

L’hébreu est plus lié à la religion, et aux sionistes, qui ont récupéré cette langue morte pour en faire une langue vivante. C’est d’ailleurs une prouesse incroyable de ressusciter une langue.

 

* La religion est au dessus de la culture…

Ça, c’est toi qui le dit… Je ne vois pas ça du tout comme ça, mes parents et mes grands-parents n’étaient pas religieux, moi je ne place pas du tout la religion dans tout ça, c’est mon histoire.

 

* Pour reprendre le thème de la provocation, tu es aussi fan de Costes…

Oui, pour ce côté de faire de la provocation jusqu’au bout. Dans le rap français, il n’y a pas ce truc, c’est toujours ambigu quand ils font de la provoc. Costes va au bout, c’est quand même assez clair ce qu’il fait, de mon côté, c’est plus humoristique et provoc que le vrai rap on va dire.

 

Quand j’ai commencé, j’ai tout de suite pensé à Costes. D’ailleurs je lui avais envoyé une démo et il m’a répondu qu’il avait trouvé ça plutôt bien. Il a fait de la provoc sur le racisme, il a repris les clichés du blanc en abusant complètement, comme aucun raciste ne ferait d’ailleurs. Comme moi, aucun juif ne dira vraiment sérieusement ce que je dis. Ça joue sur la caricature. Il a été incompris, et d’ailleurs, il a eu des emmerdes.

 

* Tu sens que tu pourrais avoir des emmerdes ?

Oui, bien sûr. Sachant que je fais de la provoc, j’y ai pensé. J’aimerais pas que ça m’arrive. Au début, j’avais reçu deux / trois messages de menace antisémite sur Myspace, mais rien de plus. Ça ne veut pas dire grand chose et c’est Internet. Dans tous les cas, c’est ultra confidentiel ce que je fais.

 

* On a vu ce que ça donne la polémique, Justice et Orelsan sont allés s’excuser à la TV…

S’il y avait une polémique sur moi, je ferais pareil.

 

* Costes n’a rien lâché…

Oui, mais si son œuvre est polémique et ambiguë, son discours ne l’est jamais. À la différence d’un Dieudonné qui mélange tout. Ma démarche est claire, c’est de l’humour, ça n’est pas pour rendre haineux, mais pour rigoler sur les clichés et les dénoncer, montrer que c’est absurde, que les vrais juifs ne sont pas du tout comme ça. Cet humour juif basé sur l’autodérision et la caricature des juifs, les blagues que je fais sur l’argent, c’est la pure tradition des blagues juives, et on ne le voit plus publiquement, alors que l’on fait toujours ces blagues entre nous.

Il n’y a plus de représentation juive dans l’humour, comme Popeck par exemple, qui se revendique juif et qui fait de l’humour juif. Pourtant il y a des comiques juifs, mais ils ne parlent pas de ça. Du coup, le côté « C’est de l’humour ! » paraît moins crédible à cause de Dieudonné, et c’est chiant pour moi.

 

* Merde, on a oublié de parler de la conversion de Shyne…

C’est vrai qu’on a oublié d’aborder le sujet ! C’est vachement marrant, il a pris le look ! Et il serait à Paris en plus. Les rappeurs, c’est un peu comme les jazzmen, ils viennent à Paris ! Évidemment j’ai pensé à un featuring, ça serait classe quand même, bon, ça semble mal barré !

 

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